Ecole d'automne Lethica, "Représenter les vieillesses" Recension par Corinne Grenouillet

L’école d’automne Lethica 2023 "Représenter les vieillesses (cinéma, littérature, théâtre, histoire de l'art...)" s’est tenue du 26 au 28 septembre 2023 à la Misha à Strasbourg.

Organisée par Kenza Jernite, maîtresse de conférences en études théâtrales (Université Sorbonne Nouvelle), en contrat postdoctoral à Lethica en 2022-23, et par Corinne Grenouillet, professeure en littérature française des XXe et XXIe siècles (Université de Strasbourg), elles-mêmes secondées par Suzel Meyer, ingénieure de recherche à Lethica depuis le 1er septembre 2023, et Andreea Barthel et Fadoua Arbij, travaillant toutes les deux à la faculté des lettres, cette école d’automne a réuni dix-neuf intervenants issus de plusieurs champs disciplinaires : éthique, anthropologie, médecine, études théâtrales, littérature française, histoire de l’art, sociologie, histoire, cinéma, danse, théâtre.

On aurait pu imaginer que le sujet de la vieillesse allait rebuter des étudiants. Tel ne fut pas le cas : la participation constante au cours de cinq demi-journées, entre trente-cinq et quarante auditeurs, a montré au contraire la résonance du thème de la vieillesse chez de jeunes adultes.

Le public est venu de divers horizons, bien au-delà des membres de notre institut, réunissant des étudiants, issus du master Littérature française générale et comparée (LFGC), du Diplôme Universitaire Lethica et du master Ethique, des enseignants et des chercheurs, des médecins, deux enseignantes-chercheuses venues de la Thales Akademie de Freiburg, des travailleurs sociaux, des curieux, des étudiants de diverses disciplines (y compris en archéologie), ou des adhérents de l’association France Alzheimer.

Les conférences

Dans sa conférence inaugurale du mardi, Marie-Jo Thiel, professeure émérite de l’Université de Strasbourg, fondatrice et ancienne directrice du Centre européen d’enseignement et recherche en éthique (CEERE) et « marraine » de Lethica (comme l’a rappelé Anthony Mangeon dans son introduction) a abordé la vieillesse sous l’angle de la vulnérabilité : celle-ci est une composante profonde de la condition humaine, dès la naissance. C’est en renonçant à l’omnipotence que le petit enfant (infans) rencontre l’autre et devient sujet, explique le psychologue Donald Winnicott. La vulnérabilité repose dès lors sur la porosité existentielle entre le soi (l’intérieur) et l’autre/le monde (l’extérieur) et concerne bien d’autres domaines, tel le handicap. La vieillesse apparaît justement comme le moment où cette vulnérabilité peut s’assumer, tandis qu’elle met à l’épreuve l’essentiel, c’est-à-dire le relationnel. Comme Marie-Jo Thiel, le médecin Xavier Mattelaer a insisté sur la « résonance », promue par le philosophe allemand Hartmut Rosa, pour s’ériger contre les méfaits d’une postmodernité marquée par l’accélération, la compétition, l’assignation à réaliser le maximum d’expériences, la volonté de maîtriser le monde – postmodernité fondée par ailleurs sur la technique et l’utilisation/l’instrumentalisation des ressources environnementales ou humaines. La résonance renvoie, à l’inverse, à la qualité de notre relation au monde (à l’environnement, aux autres personnes, aux diverses transcendances) et ne peut être obtenue ni par la consommation, ni par la technique. Par sa dimension de contact, de relation à l’autre, à la culture ou à l’art, elle doit être au fondement d’une médecine palliative, qui vise autant à combattre les symptômes qu’à surmonter la maladie en acceptant de vivre avec elle. Dans une médecine envisagée de cette manière, la bibliothérapie, développée par un parcours du DU Lethica, et les premières rencontres, en 2022, entre des étudiants de lettres et des malades du centre de soin palliatif de la clinique de la Toussaint, prennent tout leur sens.

Ces conférences ont ouvert de larges débats sur la fin de vie, le suicide assisté ou les directives anticipées. L’éclairage de la médecine palliative, secteur insuffisamment développé en France, contrebalance le focus actuellement porté par le gouvernement et les médias sur l’aide active à mourir et le suicide assisté, dont on peut s’interroger sur le très mauvais signal qu’il constitue pour des personnes âgées, qui se sentent à la charge de leur famille, et à qui on rappelle continuellement qu’elles constituent un coût pour la société.

C’est d’ailleurs ce thème qu’ont choisi récemment de traiter les dramaturges et metteurs en scène germanophones Milo Rau et Markus&Markus, étudiés par Emmanuel Béhague, ce qui montre combien le théâtre se fait la caisse de résonance des problématiques de société : le premier, de manière provocante, projette sur un écran en fond de scène, pendant sept longues minutes, la mort d’une vieille dame qui a choisi de recourir au suicide. Les seconds ont rencontré et nourri un lien avec une vieille femme qui a accompli la même démarche.

La conférence de l’anthropologue Nicoletta Diasio a ouvert le questionnement aux passages d’âge, c’est-à-dire aux grands tournants de la vie, comme la grossesse ou la ménopause pour les femmes, ou la retraite pour tous, en montrant leur plus grande fluidité aujourd’hui et en portant un éclairage plus particulier sur le vieillissement des hommes. Ceux-ci développent des stratégies d’optimisation de soi (par le sport notamment), et renégocient les modèles de la masculinité, y compris du côté de la caring masculinity, type qu’on peut illustrer par le cas du grand-père qui prend soin de ses petits-enfants. Ces nouveaux modèles de la masculinité ont été examinés aussi au plan de la culture cinématographique populaire par Maryline Kautzmann : Clint Eastwood, Sylvester Stallone et Jack Nicholson promeuvent, par leur présence sur les écrans, dans les années 2000-2010, de nouvelles images du vieillir au masculin, qui tentent de concilier vieillesse (chez Stallone, représentée par la lutte contre le corps « mou ») et virilité (qui se situe, elle, du côté du corps « dur », ou de la rudesse).

Les femmes, qui vivent d’ailleurs plus longtemps que les hommes, n’ont pas été oubliées : les aidantes, familiales ou salariées (parfois venues de pays lointains), sont essentiellement des femmes, dont Martine Boyer-Weinmann et Corinne Grenouillet ont étudié la représentation en littérature française.

Le théâtre des performeuses allemandes SheShePop, étudié par Andreas Häcker, exprime une vision féministe et informée sur la relation d’aide à la personne âgée : dans Testament, la question se pose de savoir comment accueillir un vieux père à domicile, déménager sa bibliothèque, ou lui administrer des soins infirmiers.

Le théâtre, on le voit, a été particulièrement bien représenté dans cette école d’automne. Anne-Françoise Benhamou a fait dialoguer de jeunes créateurs, Julianne Lachaut, Eddy D’Aranjo et Camille Dagen. La première a imaginé, dans un spectacle original (Together), une institution où chaque personne âgée vivrait avec un jeune adulte en binôme, toujours reliés entre eux par une grande chaussette. Camille Dagen et Eddy D’Aranjo, tous deux formés au TNS à Strasbourg, dans un spectacle commun, La vie dure, ont aussi imaginé de faire se rencontrer, d’abord dans la réalité, puis sur scène, des vieillards et des enfants. Leur spectacle a confronté le point de vue des enfants paradoxalement empreint de morbidité, et celui des personnes âgées marqué par la vitalité.

L’historienne Mathilde Rossigneux-Méheust et la sociologue Juliette Rennes ont présenté leurs enquêtes sur l’âge et la vieillesse à partir d’archives, en lien avec le travail et les classes populaires : la population des hospices au XIXe et au XXe siècle pour la première, les métiers de rue exercés par des vieilles femmes sous la Troisième République pour la seconde. L’histoire de la vieillesse est pour l’instant une sorte d’impensé, tandis que la sociologie a développé et précisé la notion d’âgisme (c’est-à-dire les discriminations anti-vieux) et noté que les femmes sont plus couramment « agisées », c’est-à-dire exclues du monde du travail. Cette question de l’âge est pour l’instant peu traitée par les historiens du travail.

L’art et la danse ont également été au rendez-vous. Nadeije Laneyrie-Dagen, historienne de l’art, a montré comment des artistes pouvaient intégrer ou affronter leur propre vieillissement dans leur pratique artistique. Certains renoncent à peindre lorsqu’ils sont affectés par des tremblements essentiels, tel Nicolas Poussin. D’autres, comme Bernard Dufour (mort en 2016), utilisent ces mêmes tremblements pour réaliser de magnifiques « portraits tremblés ». Les atteintes neurologiques graves, comme la maladie d’Alzheimer, posent la question de savoir jusqu’à quand une œuvre peut être dite « de quelqu’un » et interrogent les modalités concrètes de la pratique artistique d’une personne malade. À cette question, la chorégraphe et danseuse Cécile Proust et le vidéaste Jacques Hœppfner ont répondu de manière enthousiaste par un beau court-métrage d’une vingtaine de minutes : centré sur la pratique de la danse par des danseuses âgées (l’une d’elle est quasiment impotente), ce documentaire poétique a montré combien la danse peut gagner en intensité lorsqu’elle se voit dépouillée du mouvement. La discussion a porté aussi sur la violence de l’exclusion des plateaux des danseurs et danseuses âgées. Seuls ceux qui sont porteurs d’un projet personnel et produisent leurs propres spectacles dansent encore passés quarante-cinq ans.

Deux temps forts

L’école d’automne a été émaillée de deux temps forts :

En premier lieu, la projection du film Une vie démente (2021).

Réalisé par Raphaël Balboni et Ann Sirot, qui ont vécu l’histoire racontée, à savoir la confrontation avec la démence progressive d’une mère, il raconte avec humour (belge !) la vie d’un couple de trentenaires qui doivent faire face à la démence de Suzanne, la mère d’Alex, directrice d’un centre d’art. Pendant qu’Alex et Noémie cherchent à avoir un enfant, Suzanne adopte des conduites de plus en plus extravagantes…. La projection a été suivie d’un débat passionnant animé par Marie-Christine Pfrimmer, qui est la présidente d’Alsace Alzheimer 67, et qui a été longtemps la cheville ouvrière du master « Gérontologie, vieillissement, éthique et pratiques professionnelles ». Hélas, il a été écourté, car nous avons dû quitter la salle de conférence de la Misha à 21 h.

En second lieu, le spectacle Punis ! conçu par Kenza Jernite à partir de l’ouvrage de Mathilde Rossigneux-Méheust intitulé Vieillesses irrégulières, joué par cinq comédiens, May Royer, Laura Malvarosa, Mica Smadja, dont deux amateurs âgés Jacqueline Samulon et Philippe Royer.

En 2022, Kenza Jernite a été lauréate du concours postdoctoral de Lethica, avec un projet de recherche-création qui portait sur la représentation du grand âge sur les scènes contemporaines : le spectacle constitue un des aboutissements de ce projet.

C’est un work in progress, et une résidence à l’ENS à Paris en janvier 2024 en donnera certainement une autre version. Il s’agit d’une mise en voix et en espace des archives d’une maison de retraite anciennement installée dans le château de Villers-Cotterêts, le château de François Ier dans l’Aisne. Le spectacle insiste sur l’aspect carcéral de cette institution : Kenza Jernite a sélectionné et monté des textes extraits de ces archives constituées de rapports disciplinaires et de listes de punitions infligées aux résidents entre 1949 et 2005. Ce spectacle est parfois drôle mais il jette surtout un éclairage glaçant sur le sort réservé aux résidents dans ce type d’institution au XXe siècle, ce qui résonne fortement avec le traitement actuel des personnes âgées.

Pour en savoir plus sur le projet de Kenza Jernite

 

Corinne Grenouillet - Configurations littéraires

Vidéos des conférences

Corinne Grenouillet et Kenza Jernite Ouverture de l'école d'automne


Marie-Jo Thiel La vulnérabilité au temps de la vieillesse : fragilité et force


Xavier Mattelaer Attentes et promesses de notre société postmoderne face à la mort


Nicoletta Diasio "Bien" grandir, "bien" vieillir : morales des passages d'âge


Martine Boyer-Weinmann "Je veille sur une enfant de quatre-vingt-onze ans" : Récits d'apprivoisement


Corinne Grenouillet Travailler avec des personnes âgées : les soignants dans les romans et les témoignages français d'aujourd'hui


Maryline Kautzmann Un idéal du vieillir au masculin, le point de vue hollywoodien


Table ronde : Jeune création et représentations théâtrales de la fin de vie  Animée par Anne-Françoise Benhamou, avec Eddy D'Aranjo, Camille Dagen, Juliane Lachaut