ITI Lethica - Littératures, éthique & arts - MISHA - Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme - Alsace - Université de Strasbourg https://www.misha.fr fr ITI Lethica - Littératures, éthique & arts - MISHA - Maison Interuniversitaire des Sciences de l'Homme - Alsace - Université de Strasbourg Fri, 14 Jun 2024 05:41:04 +0200 Fri, 14 Jun 2024 05:41:04 +0200 TYPO3 EXT:news news-16564 Thu, 13 Jun 2024 09:00:00 +0200 Proustmania ! Modèles esthétiques, éthiques et épistémologiques féminins dans 'A la Recherche du temps perdu' /en/news/piece-of-news/proustmania-modeles-esthetiques-ethiques-et-epistemologiques-feminins-dans-a-la-recherche-du-temps-perdu Journée d'études organisée par Matilde Manara, postdoctorante à Lethica

Dès son arrivée, je saluais Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait : Good morning en souriant. Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon lesquels elle s’habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait, comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse : car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entrouvrît, ou même ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus, comme ces parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins, bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public.

Ce passage tiré de À l’ombre des jeunes filles en fleurs nous présente les secrets et les transparences de la « sagesse » féminine dont les personnages proustiens sont porteuses. Tel portrait n’est pas dépourvu d’une certaine ironie : comme la plupart des écrivains modernistes, Proust semble réagir à l’expansion de la culture de masse et du lectorat favorisée par le développement de l’éducation scolaire, de la presse et des nouveaux médias au début du XXe siècle en développant une poétique de l’accès restreint. Il ne s’agit pas tant d’un élitisme stricto sensu, que d’une opération visant à diviser leur public en initiés et en exclus : en d’autres termes, en ceux qui peuvent s’identifier avec le roman (par son style, le comportement de ses personnages ou la vision du monde qu’il véhicule) et en ceux qui s'en sentent exclus.

Les femmes occupent une place singulière dans cette distinction : leur représentation au sein des textes, et le choix de les considérer comme lectrices idéales, reflètent l’ambivalence des jugements des auteurs. En prenant À la recherche du temps perdu en exemple, cette journée d’études se propose d’explorer ces œuvres qui, tout en rejetant explicitement la littérature édifiante, ne cherchent pas moins à éduquer leurs lectrices. Nous nous pencherons sur cette question à partir d’un double mouvement : il s’agira, d’une part, d’explorer le rapport que Proust entretient avec les modèles féminins (littéraires, de connaissance et tout particulièrement moraux) de son époque et, d’autre part, de réfléchir au rôle que la Recherche peut jouer en tant que modèle littéraire, de connaissance ou moral, pour les lectrices à venir. Si ces deux aspects seront abordés dans une perspective de genre, c’est que l’œuvre de Proust nous présente, en les fictionnalisant, une pluralité de types humains (Madame de Sévigné, Madame de Cambremer, la mère et la grand-mère, « modèles en tout » du Narrateur, Françoise et bien évidemment Albertine) dont la complexité redistribue les savoirs du féminin et sur le féminin partagés par l’époque. Les personnages féminins de À la recherche du temps perdu, nous demanderons-nous alors, perpétuent-ils une représentation socialement et historiquement genrée des femmes, ou échappent-ils à de tels stéréotypes, offrant ainsi au public de Proust un modèle alternatif auquel s’identifier ou à partir duquel tirer un exemple ? Et encore, est-ce possible d’hériter d’un modèle tel qu’À la recherche du temps perdu sans embrasser ses fondements moraux (voire en les rejetant ouvertement) ? 

Réalisée grâce au soutien de l’ITI Lethica et de l’UR 1337 « Configurations littéraires », la journée d’étude s’articule en trois sessions et un atelier. La première session, conçue pour s’inscrire dans l’axe « Approches historiques » ainsi que dans la thématique « Transparence et secret » de Lethica, interrogera le rapport de Proust avec les autrices du passé (Madame de Sévigné, dont le rôle dans la Recherche a été étudié seulement en partie et qui est érigée en modèle de comportement par la grand-mère du Narrateur) ou de son époque (Colette, dont on sait qu’elle entretient une relation complexe avec l’auteur et son œuvre).

La deuxième session, conçue pour s’inscrire dans l’axe « Approches interculturelles » ainsi que dans la thématique « Révolutions morales » de Lethica, sera consacrée à une plus vaste interrogation sur la fonction exercée par le modèle proustien dans d’autres contextes que celui strictement littéraire. De Józef Czapski à Anna Barkova en passant par les modèles contre-hégémoniques, nous nous interrogerons sur la relation (d’imitation, de rejet, ou alors de franc détournement) que les lecteurs ou les lectrices de Proust entretiennent avec les personnages et les valeurs véhiculées par son œuvre.

La troisième session permettra de se pencher sur des œuvres contemporaines (le film La Captive de Chantal Akerman, le projet textile Works in Fiber, Paper and Proust de Eve Kosofsky Sedgwick, ou l’essai lyrique The Albertine Workout de Anne Carson), des réécritures ou des traductions, et de réfléchir à la relation, souvent conflictuelle mais toujours féconde, que les artistes entretiennent aujourd’hui avec le roman proustien et les valeurs qu’il véhicule.

La journée d’études sera clôturée par un atelier de réécriture qui s’inscrit dans l’axe « Recherche-création » de Lethica. La séance débutera par un entretien de trente minutes sur le rapport, souvent conflictuel, que l’écrivaine invitée entretient avec Proust, ainsi que sur la façon dont À la Recherche du temps perdu s’inscrit dans son propre travail d’écriture. Cet entretien sera suivi d’un d’atelier : chaque participant.e sera encouragé.e, à travers des exercices appris au long de notre formation en écriture créative, à réécrire un extrait de la Recherche.

Programme :

9h00 : Accueil des participants
9h30 : Remerciements et introduction

Première session : Proust modèle féministe ? (Modération par Salomé Pastor)

10h00 : Margaux Gérard (Université de Strasbourg). Captives : de tristes personnages de prisonnières ? Luce (Claudine à Paris, Colette) et Albertine (La Prisonnière, Marcel Proust)
10h30 : Valentina Tibaldo (Université d’Oxford). Sara Ahmed : Proust et le modèle phénoménologique

11h15 : Pause  

Deuxième session : Ethiques de la Recherche (Modération par Matilde Manara)

11h45 : Tatiana Victoroff (Université de Strasbourg, ITI Lethica). Le temps réanimé : Proust au GOULAG (Józef Czapski et Anna Barkova)
12h15 : Nicole Siri (Université de Strasbourg, ITI Lethica). Modèles éthiques contre-hégémoniques dans À la recherche du temps perdu

13h00 : Pause déjeuner 

Troisième session : « L’effet Albertine » ou le détournement du modèle (Modération par Salomé Pastor)

14h00 : Ariadne Baresch (Université de Trèves). La représentation de la féminité à travers l'exemple d'Albertine - une analyse comparative des adaptations proustiennes à l'aide de méthodes numériques
14h30 : Yangjie Zhao (ENS Paris). Albertine retrouvée en Chine : une réécriture morale du féminin

15h15 : Pause  

15h45 : Les fugitives : Atelier de recherche-création avec Carmen Gallo (Université Roma La Sapienza) (Modération par Matilde Manara)

 Entrée libre et sans inscription.

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Agenda de l'ITI Lethica
news-16659 Mon, 10 Jun 2024 16:42:40 +0200 Iris-Amata Dion, Xavier Henrion. Horizons climatiques. Rencontre avec 9 scientifiques du GIEC /en/news/piece-of-news/iris-amata-dion-xavier-henrion-horizons-climatiques-rencontre-avec-9-scientifiques-du-giec Grenoble, Glénat, 2024. Parmi les missions des enseignants-chercheurs, la diffusion et la vulgarisation des connaissances sont d’autant plus essentielles qu’elles touchent à des enjeux éthiques de premier plan. Il en va ainsi de la question du réchauffement climatique, dont les causes sont désormais bien connues, et dont les effets dévastateurs affectent déjà nos vies, mais impacteront plus considérablement celles des générations futures – sans oublier la multitude d’espèces vivantes condamnées à disparaître dans les décennies à venir. « Qui aurait pu prédire la crise climatique ? » s’interrogeait benoîtement le président de la République, Emmanuel Macron, dans son allocution télévisée du 31 décembre 2022. La réponse était pourtant simple : depuis sa création en 1988, à l’initiative du Programme des Nations unies pour l’Environnement et de l’Organisation météorologique mondiale, le Groupe international d’experts sur le climat (GIEC) n’a cessé d’alerter les représentants politiques, les médias et les populations humaines sur les réalités et les désastreuses conséquences du changement climatique, notamment à travers ses cinq rapports publiés en 1990, 1995, 2001, 2007 et 2014. Ces derniers ont certes engendré d’importantes décisions : en 1992, l’existence de ce changement fut reconnue par les États présents au Sommet de la Terre à Rio ; en 1997, le protocole de Kyoto marqua une autre étape décisive, avec l’accord international sur la nécessaire réduction des gaz à effet de serre ; après avoir été lauréat du prix Nobel de la Paix en 2007, le GIEC joua encore un rôle déterminant dans la signature de l’Accord de Paris en 2015, visant à limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré Celsius supplémentaire par rapport à l’ère préindustrielle. Depuis 1850 et l’exploitation des énergies fossiles (charbon, gaz puis pétrole), l’humanité n’a cessé d’extraire de la terre et de relâcher dans l’atmosphère des milliards de tonnes de dioxyde de carbone qui, couplés à d’autres gaz à effet de serre générés par ses activités comme la déforestation, l’agriculture intensive et l’élevage industriel et massif d’animaux pour la consommation de viande, engendrent un inéluctable réchauffement. Nous avons déjà atteint, à l’échelle globale, le seuil d’1,4 degré au-dessus des températures moyennes dans la seconde moitié du XIXe siècle et loin de ralentir, ce processus risque de s’emballer avec l’intensification actuelle des activités responsables du dérèglement climatique : ainsi l’entreprise française Total, récemment ciblée par l’artiste activiste Paolo Cirio dans sa campagne pour la justice climatique, prévoit-elle d’augmenter encore de 30% sa production d’hydrocarbures d’ici 2030 (p. 280). Nous sommes pourtant dans une décennie charnière : dès 1972, le rapport rédigé pour le Club de Rome par plusieurs économistes (dont les époux Dennis et Donella Meadows, qui lui donnèrent son nom) avait alerté les décideurs politiques sur « les limites à la croissance » démographique et économique humaine et sur leurs conséquences néfastes pour l’environnement, en identifiant les années 2020-2030 comme un point de bascule (p. 307). Tous les spécialistes du climat, et notamment les experts du GIEC, sont par ailleurs unanimes : cette décennie reste « la seule fenêtre d’opportunité pour mettre en place de véritables politiques de réduction des émissions de gaz à effet de serre » (p. 118) et tenter de contenir le réchauffement de notre planète. L’urgence est plus que jamais à la transmission et à l’action, pour provoquer un sursaut de conscience et de responsabilité des populations, face à l’inertie dominante chez les décideurs politiques qui souvent préfèrent l’ignorance et privilégient l’inaction (p. 37, 226, 281, 296).

C’est à cette fin que la climatologue Iris-Amata Dion, chargée de recherches au CNRS, s’est associée au dessinateur Xavier Henrion pour mettre en récit et en images leurs rencontres avec neuf scientifiques français ayant participé à la rédaction de plusieurs rapports du GIEC. Des spécialistes des climats du passé (Valérie Masson-Delmotte, Jean Jouzel) aux économistes de l’environnement (Céline Guivarch, Henri Waisman), en passant par les géographes (Virginie Duvat, Wolfgang Cramer) et les météorologues (Christophe Cassou, Hervé Douville, Roland Séférian) experts de l’influence humaine sur les systèmes naturels (atmosphère, biosphère ; cycle du carbone, de l’eau), toutes les compétences sont ici mobilisées, et leurs diagnostics convergent. « 100 % du réchauffement observé sur la dernière décennie est dû aux activités humaines » (p. 86) ; nous sommes donc « 100 % responsables des changements climatiques » (p. 256) mais, dans le même temps, nous incarnons aussi « 100 % de la solution » (ibid.). Grâce aux connaissances accumulées depuis les travaux de pionniers comme Claude Lorius, Roger Revelle et Charles Keeling dans les années 1950 (p. 106-107), c’est de fait « la première fois que l’humanité sait ce qui va lui arriver » et se trouve dès lors en mesure de « préparer notre futur 50 ans, voire un siècle à l’avance » (p. 225).

L’ouvrage revient ainsi à plusieurs reprises (p. 86, 116, 127, 248-250) sur les cinq grands scénarios ou « trajectoires socio-économiques partagées » (ou SSP pour shared socioeconomic pathways) qui se présentent à nous, selon qu’à l’horizon 2100 nous serons parvenus ou non à limiter le réchauffement climatique à moins de deux degrés (SPP1), à près de trois (SSP2 ou SSP4) ou, au contraire, à nous adapter à une augmentation de quatre (SSP 3) voire cinq degrés (SSP 5) au-dessus des températures préindustrielles. En présentant six « faisabilités » à mobiliser d’urgence pour respecter l’Accord de Paris, qui vont des « faisabilités géophysiques » et « environnementales » aux « faisabilités institutionnelles » et « culturelles et sociales », en passant par les « faisabilités économiques » et « technologiques » (p. 128), le livre montre également comment l’objectif d’un réchauffement maîtrisé sous les deux degrés reste « possible du point de vue géophysique, environnemental et technologique », mais se trouve dans le même temps compromis par les lenteurs des transformations économiques, institutionnelles, sociales, culturelles (p. 129). Virginie Duvat en appelle donc à « une véritable révolution territoriale, économique et culturelle » et notamment à un abandon de notre modèle de développement, le capitalisme (p. 227), pour réaliser ces deux piliers du futur que seraient « un environnement et une société plus viables », respectant le vivant (p. 228).

L’urgence tient au fait que parmi les neuf limites planétaires à ne pas dépasser pour conserver à l’humanité « les conditions favorables dans lesquelles elle a pu se développer », six seraient aujourd’hui déjà franchies. Si la présence des aérosols dans l’atmosphère, la question de l’ozone dans la stratosphère, celle de l’acidification des océans restent pour l’instant en dessous des seuils critiques, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère, parallèlement à l’érosion de la biodiversité, le changement d’utilisation des sols parallèlement au changement climatique, et enfin la perturbation des cycles de l’eau parallèlement à l’extension des flux biochimiques (p. 180), menacent désormais très gravement la survie des espèces vivantes et parmi elles, à terme, celle de l’humanité elle-même qui, tout en ne représentant que 0,01 % des vivants, a provoqué la disparition de 20% des espèces en moins d’un siècle et décime toujours allègrement 85 % d’entre elles (p. 190). Sauver la planète devient dès lors notre mission à toutes et tous (p. 209), et pour cela de nombreuses solutions existent, qui peuvent s’envisager à une échelle collective autant qu’au niveau individuel, dans les domaines de l’agriculture, du bâtiment, de l’industrie comme dans nos habitudes de consommation, de déplacement, de logement qui doivent impérativement viser à plus de sobriété. L’enjeu est autant éthique qu’économique et politique : c’est avant tout celui d’une exigence d’équité, dans la mesure où plus d’un tiers des humains vivent déjà dans des contextes climatiques dangereux (p. 207), tandis que les pays surdéveloppés comme les États-Unis, ou encore, à l’échelle des diverses nations, les catégories sociales les plus riches, sont majoritairement et historiquement responsables du réchauffement climatique (p. 122, 246-247) dont pâtiront cependant en priorité les populations les plus pauvres et les plus vulnérables – celles vivant actuellement dans les zones tropicales appelées à devenir invivables avant la fin de ce siècle (p. 178). Des dizaines de millions de réfugiés climatiques (dont rien moins de cent cinquante d’ici vingt-cinq ans, p. 179) sont dès lors attendus au fil des décennies à venir,

Le tableau brossé dans ces Horizons climatiques est assurément sombre ; pourtant les auteurs choisissent de coloriser chaque chapitre de couleurs plutôt tendres (du bleu au mauve ou rose, avec diverses variations de vert) ou vives (du jaune à l’orange, dans trois tonalités), comme le faisaient déjà en 2019 les scénaristes de Soon, Thomas Cadène et Benjamin Adam. Cherchant également à construire « un récit positif » (p. 298) auquel on puisse adhérer et qui nous permette d’agir, Iris-Amata Dion et Xavier Henrion se mettent en scène comme un duo classique d’enquêteurs complémentaires, alliant rigueur scientifique et traits d’esprit, recherche implacable des faits et quête insatiable de nouveaux rêves. Ils ne cachent certes rien des phases de colère et de découragement ou de la dialectique continue entre angoisse et indignation qu’ils ont pu vivre en se mettant à l’écoute des neuf scientifiques du GIEC qui donnent tour à tour leurs noms aux chapitres de l’ouvrage. Mais ces derniers empruntent également leurs titres à diverses attitudes et humeurs qui dessinent elles-mêmes une trajectoire allant du choc et du déni à l’expérimentation et à la décision d’agir, en passant par la colère, la dépression et l’acceptation. Inspirée des travaux de l’écopsychologue américaine Joanna Macy, cette « courbe du deuil » d’un « monde sans fin », pour reprendre à Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici le titre de leur propre bande dessinée parue en 2021, se trouve elle-même exposée à deux reprises, à la fin du récit (p. 312) et en annexe (p. 316-317) – comme pour montrer aux lecteurs qu’ils ne seront pas seuls à suivre cette pente, puis à la remonter. « Voyons la question du climat comme une chance. Une chance de changer rapidement vers un monde plus juste » (p. 297) : c’est assurément ce message positif qui sert de véritable fil rouge à ce roman graphique, et sous-tend la révolution morale qu’il entreprend de susciter vis-à-vis du changement climatique.

Anthony Mangeon - Configurations littéraires

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news-16654 Mon, 10 Jun 2024 09:18:39 +0200 François Jaquet Le pire des maux. Éthique et ontologie du spécisme /en/news/piece-of-news/francois-jaquet-le-pire-des-maux-ethique-et-ontologie-du-specisme Paris, Eliott, 2024. Publié en mars 2024, Le pire des maux tâche de démontrer l’immoralité du spécisme, terme employé par le psychologue Richard Ryder en 1971 pour désigner la discrimination que les humains pratiquent à l’égard des autres espèces. Le prologue s’ouvre sur le scandale baptisé Horsegate, quand en 2013 des consommateurs s’étaient indignés d’avoir à leur insu ingéré de la viande de cheval, qui n’était pas déclarée comme telle dans des hamburgers et lasagnes surgelés vendus dans plusieurs pays européens. Ce mouvement d’indignation ne s’étendait pas cependant à l’abattage massif de vaches et de cochons destinés à l’industrie de la viande. Avant d’entrer dans le cœur de l’argumentation philosophique, l’auteur demande à son lecteur d’imaginer un scénario dans lequel 80 milliards d’individus Homo sapiens à la peau verte seraient élevés et abattus chaque année pour servir d’alimentation au reste des humains. Ce rapide exercice d’imagination révèle qu’on n’hésiterait à qualifier une telle pratique de crime de masse : si l’on arrive à admettre que le racisme à l’œuvre dans ce scénario est moralement répréhensible, il est tout à fait possible, selon l’auteur, de repenser les conditions réelles de vie des animaux. En constant leur exploitation effrénée dans la recherche médicale et l’élevage industriel, il y a lieu de se demander : les humains ont-ils le droit d’infliger ces traitements ? C’est à la lumière de l’analogie entre le racisme et le spécisme que François Jaquet va conduire sa démonstration.

En raison des désaccords que la question spéciste suscite, l’essayiste observe qu’elle ne saurait se réduire à un simple problème d’opinion. Il affirme au contraire « qu’il existe des faits moraux objectifs et que le travail des philosophes consiste à les mettre en lumière » (p.15). L’auteur se situe alors dans le débat contemporain en éthique animale pour déconstruire les positions philosophiques qui minimisent, justifient ou nient les traitements défavorables réservés aux animaux. Les justifications du spécisme sont variées : certaines positions contestent l’analogie entre spécisme et racisme, considérant que le rapprochement entre ces deux phénomènes n’est pas opérationnel, voire qu’il n’est pas légitime. D’autres objectent que les différences entre l’espèce humaine et les autres rendent inefficace une comparaison entre leurs intérêts respectifs. D’autres encore invoquent la nature ou l’essence rationnelle de l’homme pour invalider la position antispéciste ; enfin, certains s’appuient sur les relations spéciales d’où découleraient des devoirs spéciaux de l’homme envers ses propres congénères, ou encore sur les intuitions du sens commun. Jaquet conteste tour à tour les différentes justifications du spécisme, en précisant que, puisqu’il vise la conduite discriminatoire, il est enclin à se situer dans une perspective comportementale ; il estime en effet avec Philips[1] que, conçu au sens fondamental comme un comportement, le racisme est plus apte à passer sous un examen moral (p. 47). Suivant le parallèle avec le racisme, défini comme traitement inégal basé sur la race, l’auteur parvient à une définition du spécisme comme traitement inégal basé sur l’espèce (p. 51).

François Jaquet aborde diverses manifestations du spécisme telles que l’expérimentation dans la recherche biomédicale, ainsi que la mise en exhibition dans les zoos ou les spectacles de cirque. Pour défendre l’idée que les animaux ont des intérêts, l’auteur mobilise les arguments en faveur de la sentience animale : les animaux et les humains possèdent le même substrat neurologique et leur comportement face à la douleur est similaire (p. 57-58). Le philosophe déconstruit les positions de Peter Carruthers, l’un des tenants contemporains de la théorie dualiste de Descartes, selon lesquelles les animaux sont incapables d’éprouver une douleur consciente (p. 61). Il critique également les positions de Raymond Frey qui, tout en admettant que les animaux sont sentients, estime que seuls les sujets capables de désirs peuvent avoir aussi des intérêts (p. 67). Ensuite, commentant l’ouvrage de Valéry Giroux, L’antispécisme (2020), François Jaquet critique le malentendu qui conduit à l’assimilation du spécisme au capacitisme, terme qui désigne un traitement désavantageux réservé aux personnes en situation de handicap, du fait de leurs capacités physiques, sensorielles ou intellectuelles. Dans cette perspective, il convoque une expérience de psychologie sociale dans lesquelles Lucius Caviola et d’autres chercheurs comparent les résultats de différentes expériences de pensée. Les participants sont placés face à un dilemme posé par des cas de contamination mortelle obligeant à ne sauver qu’un individu sur deux. Les versions de ce test diffèrent selon qu’elles proposent de choisir entre un humain et un chimpanzé, ou entre une espèce extraterrestre et une espèce de singe. Or, les résultats montrent que, à capacités mentales égales, ce sont systématiquement les animaux qui se trouvent désavantagés, et ce même aux côtés des extraterrestres (p. 85-90). Ces expériences servent d’appui à la thèse de l’auteur, selon laquelle l’espèce est le déterminant causal du traitement préférentiel réservé aux intérêts des humains. François Jaquet en vient à examiner la deuxième prémisse de l’argument antispéciste, qui postule l’inexistence de différences moralement pertinentes entre les humains et les animaux :

Puisque la seule différence qui distingue les humains des autres animaux est leur espèce, que l’espèce est une différence purement biologique et que les différences purement biologiques sont dépourvues de pertinence morale, il n’existe pas de différence moralement pertinente entre les humains et les autres animaux. (p. 140)

Pourtant, l’idée reçue selon laquelle « les humains importent davantage que les animaux » se dresse contre l’argument antispéciste (p. 168). Pour y répondre, François Jaquet s’appuie sur deux concepts analysés en psychologie sociale : la dissonance cognitive et le tribalisme. La première consiste en un conflit entre nos croyances et nos comportements. Pour échapper à ce sentiment, la dissonance incite à adapter nos croyances à notre conduite, et non l’inverse, comme il serait rationnel de le faire (p. 181-182). Le tribalisme consiste en une « tendance générale que nous avons à favoriser les membres des groupes sociaux auxquels nous appartenons » (p. 186). Invitant son lecteur à ne pas céder à ces tendances, Jaquet ne se contente pas de l’équiper avec la boussole de la philosophie, mais l’incite, aux frontières de sa démonstration, à tirer les conclusions de l’exercice d’imagination préliminaire et à reconnaître la réalité et les proportions inquiétantes de l’exploitation des animaux.

Le travail de François Jaquet illustre selon nous comment un effort philosophique, en se nourrissant d’autres disciplines, peut permettre de faire cas de la condition animale et inciter à un déplacement du point de vue de l’humain par rapport au non-humain. Il se situe aussi dans le sillage des révolutions morales, cherchant à interroger les devoirs de l’être humain à l’égard des animaux, et à cerner un processus qui interpelle à la fois le sujet isolé et la collectivité. Même s’il est toujours possible d’évaluer les aspects systémiques du racisme et du spécisme, l’auteur préfère mettre l’accent sur les attitudes individuelles qui font obstacle à l’évaluation morale des deux phénomènes. Ce choix a pour conséquence de situer l’axe de la responsabilité non pas au niveau d’une communauté abstraite, mais au niveau des actions du sujet, et d’amorcer une piste de changement. Nous avons également été sensibles à la valeur heuristique de l’analogie, employée tout au long de la démonstration. S’il est vrai que ce livre défend l’éthique de l’antispécisme, il nourrit fructueusement la réflexion et permet d’interpréter les structures fondamentales de différents phénomènes discriminatoires.

Vittoria Dell’Aira - Configurations littéraires

[1] Philips, M. (1984). Racist Acts and Racist Humor. Canadian Journal of Philosophy, 14(1), 75–96.

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news-16646 Fri, 07 Jun 2024 09:26:12 +0200 Caroline Julliot, Monte-Cristo, le procès ! Feuilleton juridique /en/news/piece-of-news/caroline-julliot-monte-cristo-le-proces-feuilleton-juridique Paris : CNRS Éditions, coll. "Les Décalé.e.s", 2023. Qui ne s’est jamais ausculté fiévreusement, craignant une incontrôlable montée de bovarysme ? On connaît moins les risques du « monte-cristisme », dont Caroline Julliot emprunte le diagnostic à Jacques-Henri Bornecque, tout en refusant de le suivre dans la répartition genrée de ces deux maladies littéraires, qui frapperaient sélectivement les jeunes femmes énamourées pour l’une, et les jeunes hommes en pleine révolte adolescente pour l’autre : « Qui n’a rêvé, non seulement d’être dispensé des servitudes du quotidien, mais surtout d’être soustrait aux lois de la pesanteur sociale et morale ? Qui, dans le secret, n’a rêvé un jour gratuitement d’être le Dieu moderne ? » interroge l’éditeur du Comte de Monte-Cristo, accueilli dans le saint des saints académiques des « classiques jaunes » (2022) ? Tout en prenant au sérieux les crises de « monte-cristisme » auxquelles s’expose tout lecteur (mais aussi toute lectrice !) des œuvres de Dumas, Caroline Julliot propose dans cet essai de remettre en question l’assimilation récurrente du comte à un être supérieur que ses capacités hors norme placeraient au-dessus du commun des mortels : comblant un vide de la fiction, elle se risque en effet à orchestrer le procès de Monte-Cristo, ou plutôt, faudrait-il écrire, les procès, car l’examen porte autant sur la légitimité des actions du héros que sur les méfaits de ses ennemis et sur les recours légaux dont il aurait pu (ou non) disposer pour obtenir satisfaction. En plaçant Monte-Cristo sur le banc des accusés et en donnant à ce brillant essai un titre qu’on croirait volé à la couverture d’un numéro du Nouveau Détective (voir à ce propos Amélie Chabrier et Marie-Ève Thérenty, Détective. Fabrique de crimes ?, 2017), Caroline Julliot contribue à déboulonner la statue du surhomme – ou à proposer un antidote efficace aux accès de « monte-cristisme » invétéré. Le coup de maître de son essai consiste cependant à associer ce geste profanateur à une saisissante remise en question des frontières du canon littéraire, qui aboutit à la légitimation de genres populaires comme le roman-feuilleton, dont les auteurs ont longtemps été rejetés dans les cohortes des gratte-papiers tirant à la ligne, et les lecteurs taxés d’une naïveté absolue ou d’un rapport entièrement consumériste à la fiction littéraire. En identifiant dans le roman de Dumas des « signaux dissonants » qui empêchent d’admettre benoîtement une répartition manichéenne des rôles entre bons et méchants ou de prendre pour argent comptant l’hypothèse d’une « mission divine » guidant la main vengeresse du héros, Caroline Julliot démontre, en enquêtrice implacable, que le roman populaire peut aussi être un roman « problématique », susceptible, selon l’heureuse expression d’Umberto Eco, de « nous mettre en guerre contre nous-même », faute de nous fournir une solution sans ambivalence.

Le lecteur de Pierre Bayard prendra plaisir à retrouver dans cet ouvrage la démarche caractéristique de l’Internationale de la critique policière (Intercripol). La relecture scrupuleuse que propose l’autrice permet ainsi de mettre en évidence les « innombrables récits-morts nés » (p. 240) qui jonchent le roman de Dumas et d’en remettre en cause l’interprétation unanime. Il aura ainsi fallu l’œil aiguisé de Caroline Julliot pour suggérer que l’abbé Faria, modèle de vertu et maître à penser d’Edmond Dantès, pourrait n’avoir été qu’un pauvre fou (inspiré de son homonyme réel, « savant controversé spécialisé dans le magnétisme » et moqué par la plupart de ses contemporains comme un charlatan, p. 205) ; que Monte-Cristo, souvent présenté comme un parangon de liberté, est aussi un esclavagiste sans scrupule, croqué par un auteur dont le grand-père avait connu les fers (p. 249) ; que l’aventure vengeresse relatée dans le roman pourrait enfin n’être que le délire d’un « monomane » (p. 228 et suivantes), d’un haschichin invétéré (p. 225 et suivantes), ou d’un jeune homme mourant sur un récif isolé, les « reins cassés » par une mauvaise chute (p. 221 et suivantes). Disciple de Pierre Bayard, auquel elle fait à plusieurs reprises référence, l’autrice se révèle aussi fille spirituelle d’Italo Calvino, qui consacra une vertigineuse nouvelle au roman de Dumas dans Cosmicomics. Comme l’auteur du Baron Perché, elle excelle à se glisser dans les brèches de la narration, celles où « la lecture, même la plus conciliante, est forcée, pour rétablir un minimum de cohérence au texte, de bricoler » (p. 223) : il est des bricolages plus habiles et plus convaincants que d’autres, et ceux de Caroline Julliot tiennent indéniablement du chef-d’œuvre d’ingéniosité et de créativité critique.

Si son essai s’apparente à la « critique policière », elle en déporte la focale en plaçant au cœur du propos non plus le critique mué en nouvel Hercule Poirot, mais le lecteur –  ou plutôt la lectrice, pour parler comme l’autrice qui refuse de « préjuger un lecteur exclusivement masculin » (p. 12) et privilégie donc avec constance la forme féminine – sommée de juger les personnages qu’on fait comparaître devant elle. Dès l’introduction, rédigée en forme d’exorde, Caroline Julliot rappelle que toute fiction érige sa lectrice au rang de « juge suprême », appelée à trancher entre « des individus se réclamant de divers types de légitimité ». Le « procès » mis en scène dans les pages qui suivent ne serait par conséquent qu’une exacerbation des enjeux caractéristiques de toute fiction romanesque, qui somme plus ou moins explicitement ses lecteurs de prendre position : « chaque roman que vous lisez, chaque pièce de théâtre à laquelle vous assistez est, ainsi, comme une répétition de cette place que toute citoyenne peut être amenée à occuper par tirage au sort : statuer sur la culpabilité d’un accusé lors d’un procès d’assises, en étant capable de vous défaire des multiples biais d’appréciation, notamment affectifs, qui peuvent vous assaillir » (p. 12). Dans ces conditions, le roman populaire devient un véritable « laboratoire expérimental de la démarche juridique » (p. 47), doublé d’une agora politique, dans la mesure où il constitue « une référence commune à l’ensemble des citoyens, propice au débat collectif sur les normes et valeurs fondant notre société » (p. 43).

L’un des aspects les plus originaux de l’essai de Caroline Julliot réside à ce titre dans sa dimension pluridisciplinaire, qui la conduit à dialoguer avec des juristes tels que François Ost (voir notamment « Penser par cas : la littérature comme laboratoire expérimental de la démarche juridique », 2014), Jacques Hamelin, auteur de Procès imaginaires (1954) et Maurice Garçon dont les Plaidoyers chimériques (1954) ont exercé sur l’autrice une influence assez grande pour qu’elle fasse de lui l’unique dédicataire de l’ouvrage. En situant sa démarche à la croisée du droit et de la littérature, Caroline Julliot dialogue donc moins avec les penseurs états-uniens du courant Law and Literature (évoqués p. 41 et suivantes) qu’elle ne fait découvrir les textes mal connus de « deux brillants avocats spécialisés dans les affaires littéraires » (p. 35) qui se sont saisis de la question en France dès les années cinquante, bien avant qu’elle n’intéresse la critique américaine à compter des années 1990. Cette approche interdisciplinaire originale a deux atouts majeurs, en plus de l’indéniable plaisir qu’elle procure au lecteur découvrant ces plaidoiries fictives. D’une part, elle permet de stimuler la réflexion sur l’institution juridique et sur ces substituts plus ou moins officiels (comme le « code d’honneur » du duel, évoqué p. 160 et suivantes), à partir de « cas » littéraires exemplaires (Monte Cristo est ainsi présenté, p. 48, comme « un cas permettant de réfléchir, d’un point de vue philosophique, aux lois pénales comme aux lois du récit, ainsi qu’aux limites de tout jugement »). D’autre part, elle induit un questionnement sur ce qu’est la littérature, et, plus particulièrement sur ce que sont les personnages de roman : la lecture du Comte de Monte-Cristo permet ainsi de répondre par la négative aux interrogations de M. Garçon qui se demande si « la notion d’incontestable, si rarement acquise dans un procès criminel » ne se rencontrerait pas plus aisément « à propos de personnages fictifs sur lesquels leur créateur fournit bien plus de renseignements psychologiques qu’un simple témoignage ou un rapport de police » ? (p. 94). Si les personnages rêvent aussi, ainsi que l’écrit Françoise Lavocat dans un essai paru en 2020, leur conscience demeure aussi opaque que la nôtre, d’autant plus qu’aller « jusqu’au bout des conséquences de l’ère du soupçon » implique que « notre jugement ne peut plus accorder d’emblée et sans un examen minutieux un statut d’autorité infaillible à qui que ce soit, pas plus à un héros de roman qu’au narrateur ou à leur auteur » (p. 99).

Placé en position de juge sourcilleux, le lecteur ne peut décidément plus se fier à personne. Loin d’offrir la « consolation » qu’Umberto Eco croyait trouver dispensée dans les récits de super-héros, une telle lecture du roman de Dumas désarçonne et remet en question le confort du lecteur en quête de sensations fortes : « plus on s’identifiera naïvement au héros, plus l’on sera, en réalité, forcé de douter du bien-fondé de son action ; et, si, à titre individuel, l’on pourra être soulagée que le héros puisse in fine se diriger vers le promesse d’un bonheur chèrement acquis, cela ne signifie pas qu’on considèrera toutes ses actions comme légitimes, ni que l’on sortira de sa lecture beaucoup plus confiante en la possibilité d’une justice immanente » (p. 193). Bien plus qu’une bibliothérapie superficiellement consolatrice, le roman de Dumas nourrirait ainsi le « laboratoire des cas de conscience » défini par Frédérique Leichter-Flack. Sans doute n’est-il pas anodin que cette dernière consacre un chapitre de son dernier essai (Pourquoi le mal frappe les gens bien ?, 2023) à la vengeance de Monte-Cristo. Il semblerait ainsi que le « monte-cristisme », en 2023, ait changé de visage : il ne désigne plus l’appétit de liberté et d’impunité de lecteurs masculins adolescents, mais l’inquiétude éthique de critiques féminines, qui invitent à relire de façon « décalée » (pour reprendre le titre de la collection dirigée par Marie-Ève Thérenty) l’un des plus célèbres romans d’Alexandre Dumas.

Ninon Chavoz - Configurations littéraires

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news-16630 Mon, 03 Jun 2024 13:46:13 +0200 Jennifer Tamas, Au NON des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin /en/news/piece-of-news/jennifer-tamas-au-non-des-femmes-liberer-nos-classiques-du-regard-masculin Paris, Le Seuil, coll; "La couleur des idées", 2023. « Retracer l’histoire des refus féminins oubliés, effacés, incompris ou irrecevables », voilà l’entreprise de Jennifer Tamas dans Au NON des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin. L’ouvrage se présente d’emblée comme un essai de lecture d’un corpus dit « classique », celui du XVIIe siècle essentiellement, afin de porter sur les héroïnes féminines de ce canon un regard qui en éclaire la capacité à dire « non » et la puissance d’agir, là où la critique littéraire a davantage souligné leur impuissance et leur passivité.

Il s’agit notamment de rappeler l’importance du rôle et de l’activité des autrices, et de leurs héroïnes, dans la réflexion sur les rapports humains et amoureux. Dans la lignée de spécialistes du siècle classique comme Éliane Viennot, Jennifer Tamas défend l’idée dans l’introduction de son ouvrage que les autrices ont largement contribué à la construction culturelle de l’amour et des relations entre les sexes, notamment à travers la fin amor et la galanterie. Réduire ces productions culturelles à des artefacts de la culture du viol ne permet pas, selon elle, de saisir la complexité et la puissance du refus des violences faites aux femmes qui s’y manifestent.

La critique de Jennifer Tamas, ancrée dans le champ des études de genre, s’appuie alors sur une démarche épistémologique qui consiste à revendiquer la scientificité d’un discours situé, produit à partir d’un point de vue ou positionnement social (le standpoint) (Hartsock 1998). Elle interroge donc par ricochet le genre de la critique : pour la chercheuse, les textes littéraires ont été lus avec un regard masculin (male gaze) qui a consisté à invisibiliser et taire le « non » féminin sous couvert d’universalisation. En faisant entendre ces refus féminins fictifs, Jennifer Tamas entend donc aussi faire résonner d’autres refus et d’autres voix, ceux des critiques féministes.

Ainsi, le mot d’ordre du livre est clair et il situe le propos dans une démarche à la fois herméneutique et éthique : « il faut lire autrement et adopter un point de vue féministe » (p. 25). Il s’agit à la fois de réinterpréter les textes d’un corpus canonique avec les outils de l’analyse littéraire féministe et de proposer une réflexion éthique sur la condition des héroïnes, et par ce truchement, des femmes confrontées à la domination masculine, aux injonctions paradoxales et aux violences qu’exerce le patriarcat sur leurs corps et leurs destinées.

La lecture que développe Jennifer Tamas est résolument actualisante (Citton 2007) : qu’il s’agisse des outils et concepts mobilisés, comme ceux de « culture du viol »,  de « consentement » ou encore d’« agentivité », des corpus étudiés, à travers lesquels la chercheuse fait dialoguer Madame de Villeneuve et Walt Disney ou bien Euripide et Cukor, ou encore de la revendication d’une pédagogie « inductive », qui consiste à partir de la culture des étudiant·es pour « remonter à ce qu’ils et elles ignorent » (p. 28) et en retour, (faire) découvrir de nouveaux liens et un sens nouveau, toute la démarche de Jennifer Tamas tend à « exploiter […] la différence entre les deux époques (leur langue, leur outillage mental, leurs situations sociopolitiques) pour apporter un éclairage dépaysant sur le présent » (Citton 2012). Le résultat est stimulant et les textes anciens en sortent revitalisés.

L’ouvrage se présente donc comme un itinéraire de réceptions, d’un texte et d’une héroïne à l’autre, par l’analyse littéraire et autour d’une thématique issue de la réflexion féministe.

Le premier chapitre explore les contes de fées et notamment Le Petit Chaperon Rouge, dans sa version folklorique issue de la tradition orale et féminine, pour « retrouver la mémoire perdue des conteuses ». Il s’agirait en effet dans ce conte de mettre en scène et d’interroger le passage du temps et la rivalité entre les femmes de différentes générations, de la puberté à la ménopause, bien plus que de représenter un personnage féminin passif que la morale masculine viendra corriger, tel que l’orientent les réécritures masculines de Perrault et des frères Grimm.

Le chapitre suivant poursuit son exploration des contes de fée en se penchant sur La Belle et la Bête de Madame de Villeneuve. En comparant le conte original aux versions cinématographiques les plus récentes, Jennifer Tamas y voit une initiation au consentement, délivrée par une autrice à travers une héroïne qui doit apprendre à dire « non » puis « oui » face à une bête qui attend son consentement, dans un contexte d’écriture où la violence sexuelle envers les femmes est endémique. Jennifer Tamas montre ainsi que la réflexion contemporaine sur les violences sexuelles faites aux femmes, favorisée par le mouvement #MeToo, s’inscrit dans le sillage de questionnements portés par des voix féminines, et notamment des autrices, depuis longtemps.

Le chapitre 3 se penche sur le personnage d’Andromaque autour du thème des injonctions qui pèsent sur la maternité. On y découvre une héroïne racinienne, qui, loin d’être une victime piégée par un homme, refuserait la prison de la double assignation : ni épouse exemplaire ni mère sacrificielle, elle parvient à se sauver et à sauver son enfant en refusant de trancher.

Le chapitre suivant se penche sur ce que Jennifer Tamas appelle le mythe de la victime consentante. Derrière cet oxymore, la chercheuse perçoit une figure littéraire typifiée et construite par le regard masculin, celle que nous appellerions la « femme fatale », dont la beauté est la justification des violences qu’elle subit. D’Hélène à Marilyn Monroe, Jennifer Tamas explore la façon dont les récits de viols fictifs ou réels qu’ont subis ces femmes sont occultés par la tradition littéraire et médiatique masculine au profit de la construction d’une légende, celle d’un sex symbol dont le « non » est entendu comme un « oui ».

Le chapitre cinq est le lieu d’une interrogation sur les liens entre libertinage et culture du viol, à partir des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Jennifer Tamas oppose alors l’entreprise de « revanche puissante et décisive sur le patriarcat » (p. 209) que serait le libertinage pour la marquise de Merteuil et le « refus de séduction » théorisé par Olympe de Gouges. Elle soutient que ces textes interrogent déjà la possibilité d’une liberté sexuelle féminine dans un monde patriarcal.

Le chapitre six aborde La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. La princesse, loin d’être frigide comme l’écrivait Philippe Sollers, ou vertueuse au point de sacrifier son plaisir charnel, serait une véritable héroïne du « non ». Elle refuse le jeu de dupe que serait un mariage avec un galant homme comme Nemours, elle revendique son autonomie grâce au veuvage, après s’être soumise en tant que fille, sujet de cour et femme mariée. La vertu de la princesse se trouverait dans cette volonté inébranlable de faire valoir sa liberté, ce que Jennifer Tamas montre à travers une analyse stylistique particulièrement convaincante du texte de Madame de La Fayette.

Le dernier chapitre se penche cette fois sur le personnage de Bérénice chez Racine, présenté dans la tradition critique comme une amoureuse délaissée. En relisant le texte, Jennifer Tamas montre la part active que Bérénice prend à cette rupture et le libre arbitre qui est le sien, alors qu’elle choisit avec Titus et non malgré elle le bien de l’État au détriment de la passion amoureuse.

Si l’exercice de relecture féministe du corpus canonique auquel Jennifer Tamas se livre n’est pas nouveau dans le monde universitaire anglo-américain, il est beaucoup plus rare dans le monde universitaire français. Au NON des femmes se présente donc comme un ouvrage novateur et nécessaire. On souhaiterait d’ailleurs pouvoir prolonger la réflexion autour de deux hypothèses posées par le texte. Tout d’abord, on aimerait que les critiques masculines des textes et des héroïnes classiques témoignant d’un regard masculin (male gaze) ainsi que les débats critiques autour des personnages féminins soient plus systématiquement cités et référencés, afin d’explorer la diversité et la complexité de cette réception en diachronie. Ensuite, on se prend à souhaiter que l’ouvrage s’interroge plus précisément sur la création d’héroïnes du « non » par des écrivains identifiés comme « masculins ». L’hypothèse selon laquelle des autrices ont depuis toujours développé une interrogation sur les conditions de possibilité du consentement des femmes à travers la création de personnages féminins, constituant ainsi un « matrimoine culturel » à restaurer (p. 14), est convaincante. Quid cependant des grandes figures raciniennes, dont Jennifer Tamas montre avec justesse qu’elles peuvent être lues comme des héroïnes du "non" ? Dire que Racine est un « grand écrivain » (p. 135) ne suffit pas à épuiser le mystère d’un dramaturge qui semble parler « avec » les femmes, comme Nathalie Azoulai le relevait dans Titus n’aimait pas Bérénice. Approfondir la réflexion autour de cette question aurait un intérêt double. D’une part, cela permettrait de délimiter avec plus de précision la part de la production et celle de la réception dans l’interprétation et la lecture actualisante des textes. D’autre part, on pourrait ainsi interroger la poétique de certains textes ayant pour héroïnes des protagonistes féminins et que l’on pourrait qualifier de « paradoxaux », puisqu’ils favorisent une lecture critique empreinte de male gaze, alors que des phénomènes d’identifications aux personnages en font aussi des terrains d’exploration pour la lecture féministe[1].

Anne-Claire Marpeau - Configurations Littéraires

 

[1] Paradoxe qu’on retrouve par exemple chez certains romanciers réalistes (Marpeau 2023).

Bibliographie :

  • Azoulai Nathalie, Titus n'aimait pas Bénérice, Paris, P.O.L., 2015.
  • Yves Citton, Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Paris, Éditions Amsterdam, 2007.
  • Yves Citton, « Détourner l’actualisation », Atelier Fabula, Séminaire Anachronies, 9 mars 2012, https://www.fabula.org/ressources/atelier/?Limites_des_lectures_actualisantes.
  • Nancy C.M. Hartsock, The Feminist Standpoint Revisited and Other Essays, Boulder, Westview Press, 1998.
  • Anne-Claire Marpeau, « Le regard masculin, ou male gaze : le roman réaliste français du XIXe siècle à l’épreuve d’un outil d’analyse féministe », Romantisme, n° 201, 2023.
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news-16519 Wed, 29 May 2024 17:00:00 +0200 L'anthropo-technomorphisme pour expliquer les plantes : comment ce modèle affecte-t-il notre connaissance du végétal ? /en/news/piece-of-news/lanthropo-technomorphisme-pour-expliquer-les-plantes-comment-ce-modele-affecte-t-il-notre-connaissance-du-vegetal Conférence de Sophie Gerber L'ITI Lethica propose un cycle de conférences coordonné par Matilde Manara (CL, UR 1337) dans le cadre de son postdoctorat : L'art du modèle : entre esthétique, éthique et épistémologie.

 

L’anthropomorphisme (respectivement le technomorphisme) est l’attribution de caractéristiques humaines (respectivement technologiques) à des entités telles que des animaux, des plantes, des objets, des phénomènes…
Comme l'écrivait au 18e siècle le philosophe italien Vico, l'humain, quand il comprend les choses, déploie son esprit et se saisit d'elles, mais quand il ne les comprend pas, il fait les choses à partir de lui-même, et en se transformant en elles, il devient ces choses. Autrement dit, ces choses deviennent humaines alors qu'elles ne le sont pas, ou deviennent des objets techniques qu'elles ne sont pas non plus.
Les plantes sont des organismes vivants qui ne ressemblent pas aux humains, et qui d'un point de vue évolutif sont loin des animaux (vertébrés, mammifères) que sont les humains. Malgré leur forte présence dans les milieux, elles sont victimes de la plant blindness, ou cécité botanique - elles sont invisibles. Ainsi, mal vues et mal comprises, elles sont regardées à travers les miroirs déformants de l'anthropomorphisme ou du technomorphisme qui en donnent des images éventuellement fausses.
Nous examinerons quelques-unes de ces images, concernant le fonctionnement supposé des plantes et la façon de les représenter, en nous centrant sur les bénéfices que les humains peuvent en tirer, oubliant qu'elles sont vivantes, leur statut d'individu remis en question. Enfin, nous envisagerons des façons alternatives de les considérer, à travers des autrices et des auteurs qui ont réfléchi d'une autre façon aux relations que nous pouvons tisser avec elles.
Cet exposé fait écho à plusieurs questionnements de Lethica : concernant les révolutions morales, la question de savoir comment altérer notre rapport prédateur aux autres espèces vivantes et à notre environnement, question illustrée notamment par l’élevage industriel à l'origine « d'existence[s] éphémère[s] et ignoble[s] » pour les espèces vivantes qui le subissent. La question de la « gouvernance par les nombres » se pose lorsqu’on parle de transparence et secret : elle vise à quantifier et à révéler des faits objectifs, alors même qu’elle contribue à la construction du consentement et à une évaluation fictive de la réalité, selon ce que nous qualifions de quantophrénie, tendance à ne prendre en considération que ce qui est quantifiable. Et pour reprendre Foucault, qui pourrait parler ici des plantes : « non pas à faire voir l'invisible, mais à faire voir combien invisible est l’invisibilité du visible ».

Sophie Gerber est chercheuse en génétique des plantes et en philosophie du végétal (Inrae, UMR Biogeco, Université de Bordeaux)

 

Powerpoint présenté par la conférencière

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Agenda de l'ITI Lethica
news-16603 Wed, 29 May 2024 10:44:01 +0200 Sophie Rabau, Carmen, pour changer. Variations sur une nouvelle de Prosper Mérimée /en/news/piece-of-news/sophie-rabau-carmen-pour-changer-variations-sur-une-nouvelle-de-prosper-merimee Toulouse, Anarchasis, coll. « Essais », 2018. Partisane d’une critique interventionniste ou créative, Sophie Rabau imagine, en théoricienne de la littérature, une autre fin possible à la célèbre nouvelle de Mérimée. La méthode suivie se distingue tout d’abord par sa forme et son style, qui transforment l’exercice herméneutique en fiction souvent joyeuse. Il s’agit en effet de faire de Carmen « une histoire comique, hilarante même » (p. 17), en dépit du tragique fait divers qui en constitue le noyau narratif. En dépit ? En raison de, plus exactement, comme permet de le comprendre l’évocation, en prologue et en épilogue, de la mort de Marie Trintignant, cette autre Carmen à laquelle Sophie Rabau entend rendre sa pluralité, tout en conservant au récit sa fonction exemplaire.

« [U]n homme a tué une femme par un mouvement de rage et de jalousie » (p. 9) : tel est en effet le point de départ de cet essai-roman, que prolongera L’Art d’assaisonner les textes (2020) en formalisant une « théorie et pratique » déjà en germe dans ce Carmen : celles de « l’interpolation », définie comme un processus inhérent à l’acte de lecture, consistant à intervenir dans le texte d’un autre en y insérant son propre « texte ». Les huit variations proposées par Sophie Rabau suivent ce programme, mais la portée politique de la démarche interventionniste se double ici d’une évidente fonction cathartique, qui teinte de mélancolie le « rire » brandi comme une arme pour que « cela se passe autrement » (p. 202) : si, en donnant le pouvoir au(x) lecteur(s) de « changer » Carmen, Sophie Rabau vise bien à faire de la littérature un lieu démocratique, la théorie semble malgré tout achopper au réel qu’il entend conjurer, mais qui encadre, formellement (le prologue et l’épilogue), les « variations » présentées comme une alternative ayant valeur d’exorcisme.

Carmen, pour changer, n’en demeure pas moins un appel à l’action, où l’expérience de pensée est créatrice de mondes possibles. Ces derniers naissent de l’analyse de textes et de lectures qui attirent l’attention sur des fils narratifs insoupçonnés, que la critique interventionniste déploie avec gourmandise. Les huit variations proposées varient en effet également les techniques et les herméneutiques, pour détourner un scénario présenté comme inévitable (le féminicide) et opérer une mutation générique salvatrice (transformer la tragédie en farce, puisqu’« on appel[le] “tragédies” les histoires dont on ne v[eut] pas qu’on puisse les raconter autrement », p. 9). La « variation » peut ainsi reposer sur une analyse précise du point de vue du personnage (Don José, Carmen), de ses interprètes (cantatrice comme Teresa Berganza, professeur émérite devenu romancier comme Roman Gubern, « clowns » comme Charlie Chaplin et Spike Jones), ou de la poétique de l’auteur, en lisant Carmen à la lumière du théâtre de Clara Gazul (aka Mérimée), de Colomba et de La Vénus d’Ille (présenté comme une variation vengeresse). L’érudition, l’intertextualité, l’étude de la réception ou des phénomènes de réécriture sont alors mis au service de ce que Sophie Rabau nommera ensuite (2020) une lirécriture, soit une critique assumant la part de création inhérente à toute activité herméneutique. Cette dernière culmine dans la septième variation (« SCarmen. Selon moi »), sorte de rêverie opératique personnelle, qui est aussi un exercice d’autocritique : en voulant redonner la parole à Carmen et en refusant de « choisir une variante qui l’enferme » (p. 188), Sophie Rabau se rend compte qu’elle fait de l’héroïne de Mérimée, au même titre que les autres interprètes-variateurs, « l’allégorie de [s]a lecture » (p. 189). Ce constat des limites de l’agentivité d’un personnage est cependant davantage un pied de nez qu’un échec, dans la mesure où la méthode – expérimentale – élaborée par Sophie Rabau n’a jamais eu pour finalité de confondre la fiction et le réel, mais d’émanciper le sujet lecteur en réintroduisant de la pluralité et du jeu dans un scénario présenté comme cadenassé.

On pourra donc reprocher à l’expérience de demeurer déconnectée du réel, en n’étant, précisément, qu’une expérience de lecture. De ne sauver qu’un personnage, par un exercice intellectuel dont l’efficacité pratique reste à démontrer. Mais on peut aussi voir dans cette méthode une tentative de déplacement de l’exemplarité de la fiction, qui ne reposerait plus sur la « leçon » à tirer d’un récit arrêté par l’auteur, mais sur une pratique active de lecture introduisant du jeu dans des destinées figées. « [C]omment faire varier un récit dont tout le monde admet qu’on ne peut le modifier ? » (p. 43) : ce programme ambitionne évidemment d’avoir des retombées pratiques, de même que l’utopie acquiert un sens en regard du monde effectif. La « variatrice » qu’est Sophie Rabau mise en réalité sur une forme d’empowerment du sujet lecteur, que sa pratique de la fiction pourra armer face au réel. Sans être encore assimilée à un exercice de self-defense, la variation pratiquée dans ce Carmen est donc déjà une technique de combat, contre l’emprise d’un texte ayant perdu le statut d’intouchable.

Bertrand Marquer - Configurations littéraires

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- Lethictionnaire - Révolutions morales Recension
news-16602 Wed, 29 May 2024 10:34:15 +0200 Paolo Tortonese, La Faute au roman. Littérature et morale /en/news/piece-of-news/paolo-tortonese-la-faute-au-roman-litterature-et-morale Paris, Vrin, coll. « Essais d’art de philosophie », 2023. « Une autre démarche actualisante est possible : non pas celle qui milite pour une éthique, mais celle qui propose une méthode d’analyse » (p. 239). Telle est la ligne directrice de l’ouvrage de Paolo Tortonese, qui est aussi une enquête sur l’histoire des rapports entre émotion morale et appréciation esthétique. La pensée d’Aristote en constitue le fil rouge, dans la mesure où elle permet d’éclairer le « tournant éthique » des études littéraires (qui réhabilite l’idée que la vertu est la finalité de la nature humaine, de ses actions comme de ses productions esthétiques), mais aussi de penser cette « méthode d’analyse » qui prend pour cadre de réflexion les interrogations morales formulées par le philosophe grec (critère fondamental de la cohérence et de l’incohérence des actions, pensées à l’aune de l’intention ou de la motivation et de la part respective de l’involontaire et du volontaire ; rôle central de la délibération, comprise non directement comme une évaluation morale pratiquée à partir d’une grille préétablie, mais comme une manière d’aborder le problème de l’adéquation du moyen à la fin).

Consacrée au « tournant éthique » des études littéraires, la première partie rappelle les termes du débat, son origine, mais aussi ses prémices ou ses alternatives, afin de rendre aux ruptures trop évidentes leur relativité. L’année 1987 constitue certes un jalon important, avec la publication de The Company We Keep. An Ethics of Fiction (C. Wayne Booth) et de The Ethics of Reading (J. Hillis Miller). Quand le premier rendait légitime et incontournable le jugement moral du lecteur (prenant fait et cause pour son collègue Paul Moses, qui avait refusé d’enseigner Huckleberry Finn pour des raisons éthiques), le second sonnait, d’une certaine manière, le glas d’un déconstructionnisme évacuant d’un revers de main la question morale : tout à sa défense (sinueuse) de son défunt maître Paul de Man, dont on venait de découvrir les publications passées pronazis, Miller réintroduisait en effet dans son essai l’idée d’une éthique de la lecture, émancipatrice et édifiante par elle-même, indépendamment du contenu ou des valeurs représentées. Paolo Tortonese rappelle néanmoins que l’histoire de ce « tournant éthique » a été simplifiée en raison de l’hégémonie académique de la critique structuraliste. Les termes du débat dont s’emparent les « aristotéliciens de Chicago » (Wayne C. Booth, Martha Nussbaum) étaient en effet déjà présents dans la pensée d’autres philosophes ou critiques anglo-saxons, comme Elizabeth Anscombe, Iris Murdoch, Barbara Hardy, Hilary Putnam ou Alasdair MacIntyre, dont Paolo Tortonese expose les théories. La critique formaliste ou textualiste n’a, parallèlement, jamais fait disparaître une critique fondée sur l’expression de la subjectivité romanesque, comme en témoignent l’importance de l’École de Genève (Georges Poulet, Jean-Pierre Richard, Jean Starobinski…), ou l’œuvre de Paul Ricœur, pour qui « le lecteur éthiquement neutre n’est qu’une vue de l’esprit » (p. 46). L’interrogation sur la fonction morale de la littérature est par conséquent une constante de la critique et de la théorie esthétiques, que le « tournant éthique » actualise après la querelle du Cid ou la controverse engendrée par le développement du roman de mœurs, qui distingue nettement, au nom du « réalisme », loi morale et loi naturelle.

Le retour sur ces théories ou débats permet d’envisager d’autres voies possibles, mais aussi de complexifier l’héritage aristotélicien d’une critique fondée sur le lien consubstantiel de l’éthique et de la poétique. La deuxième partie revient par conséquent à la source de ce lien, en exposant les théories aristotéliciennes sous l’angle de la cohérence du personnage (une cohérence à « deux faces » : « l’une tournée vers le lecteur, le public, et qui garantit la compréhension ; l’autre tournée vers le réel, et qui garantit la pertinence », p. 120-121). Étayées par des passages de la Poétique, mais aussi et surtout de l’Éthique à Nicomaque et de l’Éthique à Eudème, cette analyse permet de comprendre les deux voies critiques que peut tracer un aristotélisme hissé au rang d’herméneutique littéraire : une voie fondée sur le postulat d’un eudémonisme moral dont le philosophe grec fait une « question narrative » (p. 161) – au risque de faire de la question du Bien, du Bonheur, et donc de la valeur représentée ou défendue la finalité de la représentation esthétique, sans rendre compte de sa spécificité ; une voie davantage soucieuse des moyens mobilisés pour problématiser la portée morale de la narration, en se concentrant, par exemple, sur la production de l’intérêt romanesque, sur l’utilité narrative du « hiatus entre acte et mobile » (p. 110), ou sur la structuration de la représentation de la conscience – « outils » d’analyse abordés par Paolo Tortonese à la fin de sa première partie, à partir, notamment, de la pensée de Thomas Pavel (La Pensée du roman, 2003) et de Peter Brooks (The Melodramatic Imagination, 1978), ou de questions que posent Balzac (comment rendre intéressant un personnage vertueux ?) et Stendhal (comment représenter le conflit intérieur ?).

Composée d’études de cas, la dernière partie propose des « exemples de lectures qui se veulent morales non pas au sens de moralisatrices, mais au sens où elles adoptent le questionnement éthique comme angle d’attaque de l’analyse » (p. 17). Sont ainsi abordées (entre autres) la question de l’intérêt dans Eugénie Grandet (Balzac, 1833), le débat sur la liberté dans La Fille Élisa (E. de Goncourt, 1877), ou l’expression de la compassion dans Middlemarch (George Eliot, 1871). Ces études de cas, qu’on pourra juger disparates, assument en réalité le parti pris de l’auteur d’esquisser une voie théorique soucieuse de l’économie interne de chaque œuvre. La conclusion, qui est aussi un plaidoyer en faveur d’une méthode interdisciplinaire ancrée dans un point de vue disciplinaire, rappelle cette méfiance à l’égard du penchant hégémonique de la théorie, au profit d’une pratique dont Paolo Tortonese fait l’essence des études littéraires. La voie ouverte par son ouvrage est donc une incitation à arpenter, au gré des textes, un chemin de traverse qui puisse frayer un passage entre le tout-esthétique et le tout-éthique, entre « une autonomie aux allures mystiques (l’art comme sommet de l’expérience, comme révélation de l’Être) et une hétéronomie aux relents despotiques (l’art comme instrument d’une morale ou d’une idéologie) » (p. 243).

Bertrand Marquer - Configurations littéraires

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news-16601 Wed, 29 May 2024 10:11:41 +0200 Anne Gilbert, Maxime Prévost et Geneviève Tellier (dir.), Libertés malmenées – Chronique d’une année trouble à l’Université d’Ottawa /en/news/piece-of-news/anne-gilbert-maxime-prevost-et-genevieve-tellier-dir-libertes-malmenees-chronique-dune-annee-trouble-a-luniversite-dottawa Montréal, Leméac, 2022. La question de la transparence de la parole est revenue sur le devant de la scène intellectuelle dans le contexte contemporain, traversé par des débats sur ce qu’il est licite de dire ou non au sein de l’espace public, mais aussi dans une série de situations d’interlocution précises comme celles qui ont lieu dans une salle de cours : pour certains, il est indispensable a minima de revisiter certaines pratiques, et peut-être même d’occulter certains sujets, figures ou termes, au motif qu’ils convoqueraient et perpétueraient un univers de violence ou de domination et que leur mention offenserait une partie des destinataires du message ; pour d’autres, cette posture peut être assimilée à une forme de censure, voire à une prise de pouvoir de la part d’une minorité réclamant qu’on réécrive les codes de communication au prisme d’une sensibilité jugée trop extrême et manquant de perspective historique. Il peut être utile dans ces débats très clivants de se pencher sur des cas pratiques : l’ouvrage Libertés malmenées dirigé par Anne Gilbert, Maxime Prévost et Geneviève Tellier est une excellente occasion de le faire, qui plus est au sujet d’une affaire qui a été largement médiatisée en Amérique du Nord, sans avoir eu l’écho qu’elle mérite en Europe.

Nul ne contestera, pour le coup, que le mot « affaire » soit ici le terme adéquat, tant l’épisode qui s’est produit à l’Université d’Ottawa en septembre 2020 a bouleversé le monde académique canadien, fait l’objet d’intenses discussions dans la société et même provoqué un litige juridique entre l’université concernée et la professeure accusée d’un supposé acte raciste. En effet, à la rentrée 2020, la professeure non-titulaire Verushka Lieutenant-Duval expose à ses étudiants le plan de son cours portant sur la représentation des identités sexuelles et donné en anglais à la Faculté des Arts de cette grande université bilingue du Canada : elle explique la notion de « resignification subversive » évoquée notamment par Judith Butler. Dans Le Pouvoir des mots (2004), la célèbre théoricienne américaine présentait comme un instrument d’empowerment des minorités ethniques et sexuelles ce procédé qui consiste à détourner une injure en se la réappropriant de manière positive, comme l’ont fait les survivants ou les admirateurs des Communards ou les peintres impressionnistes. Sauf que Lieutenant-Duval ne va pas puiser dans ces exemples canoniques et sans doute éloignés des intérêts des étudiants : elle propose d’étudier le cas du mot nigger, injure raciste reprise dans le contexte du rap pour créer une communauté et consolider une pratique artistique minoritaire. Or dans la culture anglophone, le terme est banni : il est coutume de le remplacer par le terme the n- word. Or, peut-on passer par cette périphrase pour commenter le phénomène de resignification subversive, au risque d’en amoindrir la portée ? La professeure ne le croit pas et décide de prononcer le mot complet après un trigger warning de rigueur. Le cours s’achève sans incident, mais dans les jours qui suivent, une étudiante qui estime avoir subi une micro-agression interpelle la présidence de l’Université d’Ottawa sur les réseaux sociaux. C’est le début de « l’affaire » : confrontée dans un passé proche à plusieurs accusations de racisme, l’université fait le choix de mettre à pied la professeure, ce qui l’expose de facto à la vindicte d’étudiants et de militants qui voient là une confirmation de sa faute. Une campagne enflammée s’en suit sur les réseaux sociaux, qui publient des informations sur l’enseignante ainsi que des messages électroniques qu’elle a rédigés, lesquels suscitent des commentaires haineux et violents. Ironie tragique du sort, la volonté de transmettre une notion de linguistique performative s’est complètement retournée contre l’enseignante qui expérimente à ses dépens la force « des mots qui tuent » et qui circulent sans contrôle dans l’espace numérique. Devant une telle effervescence autour d’un simple mot (le titre originel du livre de Butler est justement Excitable speech), les médias s’emparent de l’affaire, des intellectuels et des hommes politiques de tout le Canada s’expriment à ce sujet, d’autres cas apparaissent ou reviennent à la surface, suscitant une réflexion générale sur la question des libertés académiques et la liberté d’expression dans le pays. Le règlement en novembre 2023 du litige qui oppose Lieutenant-Duval à son ancienne université reconnaît que le préjudice subi par la plaignante constitue un « mal irréparable », notamment parce qu’elle a perdu durant de longs mois son « droit à l’anonymat » : la professeure raconte dans Libertés malmenées qu’il lui était impossible de commander une pizza sans être reconnue par le livreur et parfois interrogée sur son prétendu racisme.

Le collectif Libertés malmenées permet justement de revenir sur cette affaire pour en comprendre le déroulement (via une chronologie très précise qui apparente le livre à une édition critique universitaire) et la signification à travers une série d’articles théoriques explorant les problèmes que pose cet épisode. Car celui-ci a, bien entendu, très fortement mobilisé la communauté universitaire, notamment un groupe de 34 professeurs titulaires de l’Université d’Ottawa, qui ont signé un texte de défense de Lieutenant-Duval, prolégomènes au collectif dont il est question ici. Sous la direction d’Anne Gilbert, Maxime Prévost et Geneviève Tellier, ce livre entend, sans esprit de polémique ou de vindicte, faire le point sur la manière dont cette crise, opposant une partie du corps enseignant d’une part et d’autre part de nombreux étudiants ainsi que les autorités universitaires, éclaire les modifications que subit la sphère des libertés académiques dans le contexte contemporain. Comment enseigner aujourd’hui lorsqu’un certain nombre des valeurs véhiculées par les textes et jusqu’aux termes qu’emploient les auteurs du passé paraissent soudain intempestifs et inacceptables à une partie des auditeurs ? Comment continuer à transmettre dans un contexte universitaire, qui repose sur la confiance entre enseignants et étudiants, mais aussi sur l’idée que le passé a quelque chose à dire ? Autant de questions sur lesquelles l’ITI Lethica a déjà eu l’occasion de se pencher et qui trouvent un écho saisissant dans les pages du livre.

Ce dernier est animé par le projet de suivre ces évolutions au plus près, en évoquant d’abord la manière dont elles deviennent perceptibles dans les relations avec les étudiants et avec les pairs, grâce à une série d’entretiens et de textes plus ou moins personnels qui évoquent les situations d’enseignement où un dissensus apparaît entre les générations. Il replace le problème dans une série de transformations structurelles qui impactent l’université et compliquent l’activité pédagogique : le développement d’un modèle économique qui assimile l’éducation à un service qui se vend et s’achète met sur la sellette les enseignants qui ne remplissent pas leur contrat aux yeux des étudiants ; l’explosion des réseaux sociaux permet une circulation instantanée des discours, mais en effaçant toute possibilité de percevoir leurs nuances stylistiques et idéologiques – ce à quoi l’université est notamment censée initier les étudiants ; le fait que les nouvelles générations optent pour des formes d’activisme politique où le mot joue un rôle fondamental comme porteur de valeurs et comme vecteur performatif de l’action – modèle qu’elles tendent à utiliser comme grille de lecture dans leurs études.

L’un des intérêts du livre est de soulever en particulier la question de l’enseignement de la littérature, qui suppose une confrontation avec les textes du canon, et donc avec des valeurs et des formules qui ont pris un autre sens aujourd’hui ou ne sont plus tolérées dans la société contemporaine. Or, de fait, les outils jusque-là prévus pour limiter les frictions se révèlent désormais inefficaces, comme le trigger warning ou la contextualisation, ne suffisent plus à protéger la relation pédagogique dans un contexte où le moindre mot prononcé ou écrit durant le cours peut se retrouver sur les réseaux sociaux pour y servir une preuve de non-respect des valeurs humaines fondamentales : Verushka Lieutenant-Duval a bien eu recours au « traumavertissement » et a échangé avec les étudiants concernés pour expliquer sa démarche a posteriori. Dans l’attente d’instruments permettant à nouveau un partage des savoirs, beaucoup des enseignants qui s’expriment dans le livre confessent devoir se livrer à une censure littéraire : les textes de leur corpus présentant la moindre aspérité à cet égard sont immédiatement exclus du syllabus. Mais ce processus dévoile l’une des « failles de la théorie postcoloniale » (Sylvie Paquerot), à savoir que ce sont les ouvrages sur les minorités qui font le plus les frais de cette épuration, notamment pour les textes anciens : un roman du XIXe siècle qui utiliserait des termes aujourd’hui inappropriés pour évoquer les Indiens d’Amérique ou les esclaves noirs, même pour dénoncer leur condition, se trouve par exemple remplacé par un autre texte qui ignore totalement le problème de l’oppression ou de la ségrégation. Dans ces conditions où ce qui concerne race, class and gender peut être passé sous silence, comment assurer la transmission des savoirs, mais aussi la formation adéquate d’étudiants de plus en plus concernés par ces débats ?

Victoire Feuillebois - GEO

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- Lethictionnaire - Révolutions morales Triage Transparence et secret Recension
news-16600 Wed, 29 May 2024 09:49:11 +0200 Laure Murat, Qui annule quoi ? Sur la cancel culture /en/news/piece-of-news/laure-murat-qui-annule-quoi-sur-la-cancel-culture Paris, Seuil, coll. « Libelle », 2022. « Les statues meurent aussi », proclamait déjà en 1953 un court-métrage de Chris Marker et Alain Resnais : ce titre semble plus actuel que jamais dans un contexte où les tensions entre mémoire et histoire se sont cristallisées autour des statues des grands hommes – ou plutôt d’ex-grands hommes, puisqu’il s’agit de figures qui ne font plus aujourd’hui consensus, souvent parce qu’elles sont, comme Abraham Lincoln ou Thomas Jefferson, rattrapés par leurs liens avec l’esclavagisme. On peut voir là un cas typique de « révolution morale » (Kwame Anthony Appiah), avec un passage rapide d’une acceptation assez large de ces personnages comme des références culturelles et historiques à une remise en cause radicale de ce qu’ils représentent et des valeurs qu’ils véhiculent. Ce phénomène a en effet connu une forte expansion, dans le monde anglo-saxon puis en Europe, à partir de 2020, année de la mort de l’Américain George Floyd, étouffé sous le genou d’un policier blanc : si le vandalisme des statues et autres portraits officiels a toujours existé, il s’est imposé récemment, par son ampleur et les discours qui l’accompagne, comme l’un des nouveaux modes d’activisme de groupes qui s’inspirent de la théorie décoloniale. Et puisque le « dé » peut renvoyer à déconstruire comme à détruire, ces pratiques ont souvent été rattachées à une notion polémique, celle de cancel culture, qui pour les uns propose d’interroger l’histoire officielle en montrant ce qu’elle a laissé dans l’ombre, et pour les autres constitue une tentative d’éradiquer certaines figures de l’espace public et de la mémoire collective au motif que l’ensemble de leurs actes ne correspondraient plus aux valeurs contemporaines.

Le court texte publié par Laure Murat ne vise pas à revenir sur l’histoire longue de ces phénomènes, comme l’ont fait Jacqueline Lalouette ou Bertrand Tillier, mais à s’interroger sur la place qu’occupent ces actes dans la sphère des discours politiques contemporains, en particulier aux États-Unis où l’historienne réside et enseigne. Cette dernière nous invite à ne pas céder à une forme de panique morale en voyant des statues à terre, mais plutôt à changer notre regard en appliquant le vieux principe du cui prodest. En effet, nous dit Laure Murat, si l’on observe avec distance le contexte nord-américain, on doit y constater que la cancel culture y est moins présente en tant que une pratique militante que sous la forme d’un discours, très ancré à droite, qui consiste à faire de l’Occident une citadelle assiégée par des minorités désireuses de prendre le pouvoir symbolique en réécrivant l’histoire depuis leur propre prisme : devant une menace que Murat juge très surestimée, ces groupes conservateurs se proposent en retour d’expurger les bibliothèques et de traquer les signes de wokisme à l’école ou à l’université. Ils capitalisent ainsi directement sur une peur qu’ils ont eux-mêmes construite. Et l’autrice de rappeler que les premières victimes de la cancel culture sont les militants des droits civiques, comme le joueur de football américain Colin Kaepernick, dont le contrat avec la National Football League a été suspendu après qu’il a mis publiquement un genou à terre en hommage à George Floyd. À l’inverse, la cancel culture est un puissant instrument de cohésion pour le mouvement MAGA – au point que l’autrice en fait « l’avatar logique, inévitable, d’une démocratie à bout de souffle, dite désormais illibérale ».

Si la démonstration ne peut malheureusement pas être étayée par des faits et des statistiques dans le cadre d’un manifeste aussi bref, la vertu du texte est néanmoins de nous inciter à revoir le cadre épistémologique dans lequel nous évoluons : faut-il continuer à parler de « culture de l’annulation », là où ce terme est décrit par l’autrice comme une « expression inventée par la droite américaine pour discréditer les revendications progressistes » ? Laure Murat propose de lui substituer le terme de « culture de la responsabilité », afin de lui restituer sa dimension d’outil critique, destiné à exercer une pression sur le pouvoir pour les inciter à constituer une mémoire plus inclusive. Dans une perspective moins militante, on peut citer les travaux de Viktoria Amelina sur l’opposition entre « cancel culture » et « execute culture », où l’écrivaine identifie un mécanisme similaire : elle y insiste sur le fait que les tentatives d’interdire des événements liés à la culture russe en Europe après le déclenchement de la guerre à grande échelle contre l’Ukraine ont été très minoritaires, mais ont servi au pouvoir autoritaire poutinien à consolider auprès de sa population un discours où la Russie était systématiquement et indûment rejetée par l’« Occident collectif ».

Dans « Les Statues meurent aussi », Marker et Resnais cherchaient à mettre au jour le racisme latent dans le traitement patrimonial des artefacts artistiques d’Europe et d’Afrique, qui étaient alors considérés comme des œuvres d’art à part entière pour les premiers et relégués dans des musées consacrés au folklore provenant de civilisations exotiques pour les autres. La querelle des statues telle qu’elle se déploie aujourd’hui rejouerait en partie, si l’on suit le raisonnement Laure Murat, cette construction à partir d’objets d’art et de mémoire de ce qu’on reconnaît ou non comme sien : elle révèlerait, non pas tant l’ébranlement d’une histoire officielle remise en cause par les minorités, mais la volonté de ne pas partager le piédestal avec d’autres histoires possibles.

Victoire Feuillebois - GEO

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news-16595 Tue, 28 May 2024 11:31:46 +0200 Eve Kosofsky Sedgwick, Tendencies /en/news/piece-of-news/eve-kosofsky-sedgwick-tendencies Durham, Duke University Press, 1993.  « Je pense que tous ceux qui travaillent en études gay et lesbiennes sont hantés par le suicide des adolescents » (p. 1, ma traduction). Ainsi s’ouvre le premier des essais réunis dans Tendencies, recueil d’Eve Kosofsky-Sedgwick rédigé en parallèle avec Épistémologie du placard. Dans ce dernier livre, l’autrice formulait deux propositions. En premier lieu, la distinction entre homosexualité et hétérosexualité est devenue un lieu de partage symbolique et culturel central à partir du XIXe siècle. En deuxième lieu, les idées reçues actuelles (des années 1990) sur l’homosexualité se construisent autour de deux modèles contradictoires de genre : d’une part, celui de l’inversion, d’après lequel un homme gay et une femme lesbienne cachent toujours une essence respectivement féminine et masculine – invitant ainsi à croire que quiconque désire un homme est en réalité une femme et quiconque désire une femme est un homme – ; d’autre part, celui du séparatisme, qui considère que « les personnes du même sexe, regroupées sous la marque diacritique la plus déterminante de l’organisation sociale […] devraient se rencontrer également sur l’axe du désir sexuel » (p. XIII) et place la femme lesbienne et l’homme gay « au centre ‘naturel’ de leur propre sexe, contrairement aux modèles d’inversion qui placent les homosexuels […] au seuil entre les sexes » (ibid.).

Tendencies reprend et développe cette deuxième proposition en réfléchissant à la condition des personnes queer, dont l’expérience et les désirs se déroulent « au-delà des frontières tracées par les genres, les discours et les ‘perversions’ » (ibid.). C’est à partir de ce dépassement à la fois du modèle de l’inversion et de celui de séparatisme que Sedgwick se penche sur un corpus très varié de textes littéraires, articles de presse, cas judiciaires et anecdotes personnelles, et se demande entre autres « pourquoi Denis Diderot, dans La Religieuse, fait-il de la connaissance lesbienne la synecdoque de toute connaissance ? Pourquoi chez Henry James le terme crucial d’ironie est-il toujours employé comme épithète de la sexualité lesbienne ? [...], ou encore pourquoi Sense and Sensibility laisse-t-il jaillir la subjectivité romanesque moderne du fossé qui sépare une jeune fille qui se masturbe des femmes et des hommes qui l’aiment ? » (p. XV). En alternant le récit autobiographique et le poème ou le pamphlet et l’hommage commémoratif, Sedgwick montre comment l’aversion homophobe banalisée et l’incitation à la violence, qui traversent les États-Unis dans la période où l’épidémie de sida et les discriminations qui l’accompagnent sont à leur apogée, ont donné une urgence nouvelle aux questions épistémologiques examinées dans son premier livre.

Ce qui frappe encore aujourd’hui dans Tendances est le fait que le projet de dénoncer le désintérêt, et même le franc mépris, des institutions à l’égard des personnes homosexuelles se lie avec une réflexion sur la portée émancipatrice du discours littéraire, académique et même étatique. La réflexion sur le queer peut en effet dévoiler « le maillage ouvert de possibilités, de lacunes, de chevauchements, de dissonances et de résonances, de défaillances et d’excès de sens » (p. 31) : le terme lui-même vient de la racine indo-européenne twerkw (« tourner », qui donne également le latin torquere, « tordre » et l’anglais athwart, « par le travers ») et sert de levier pour interroger la sexualité moderne comme le lieu où se concentrerait la demande de vérité au sujet de l’identité individuelle. En se penchant sur ce qui, dans les pratiques queer, échappe au partage normatif entre straight et gay, Sedgwick analyse alors la visibilisation de l’hétérosexualité à partir de « ses pseudonymes institutionnels : héritage, mariage, dynastie, famille, domesticité et population » (p. 41), soit les catégories derrière lesquelles cette tendance s’est cachée afin de se donner à voir comme une totalité naturelle et historiquement fondée.

« En tant que principe général, je n’aime pas l’idée d’"appliquer" des modèles théoriques à des situations ou à des textes particuliers » (p. 50), écrit Sedgwick dans l’un des essais du volume. L’approche postcritique revendiquée dans Paranoid Reading l’amène à douter des lectures visant à confirmer une idée ou une théorie qui précèdent le texte étudié pour lui préférer celles cherchant à relever « l’instabilité des oppositions supposées qui structurent l’expérience entre […] la partie et le tout […], la sécurité et le danger […], la peur et l’espoir […], le passé et le futur, […] la pensée et l’action […] ou le naturel et le technologique » (p. 51). Pour cette même raison, continue-t-elle, « il y a beaucoup de première personne au singulier dans ce livre (et certaines personnes détestent ça) » (p. XIII) : cette première personne est cependant elle aussi conçue comme une figure du queer, pensée pour ne « représente[r] ni le sens d’un simple ‘je’ heureux et reconnu ni un ‘je’ postmoderne totalement diffracté » (ibid.). Là où les étiquettes de gay et de lesbienne se présentent encore comme des catégories objectives construites sur un procédé empirique fondé sur le soupçon et sur la preuve (biologique ou culturelle), le ‘je’ queer est compris comme un outil heuristique plus que comme l’équivalent grammatical d’une identité figée. Par un geste qui inspirera d’autres ouvrages en études queer (Queer Phenomenology de Sara Ahmed notamment), Sedgwick couple ainsi la perspective épistémologique – qu’elle tire à son tour de Foucault – à une attention portée vers le conflit entre dimensions normative et affective des pratiques qui règlent notre quotidien.

« Probablement, mon influence la plus formatrice dès le très jeune âge a été une identification viscéralement intense, hautement spéculative (pour ne pas dire inventive) avec les hommes gays et les cultures masculines gays telles que je les ai déduites, imaginées et plus tard connues » (p. V). Dans un mouvement qui peut paraître quelque peu paradoxal, le mobile autobiographique de Tendencies n’est pas tant censé justifier un manque ou un rejet de la rigueur scientifique que montrer comment cette rigueur est compatible avec la manière que nous avons de situer notre expérience personnelle par rapport à un texte ou à un discours. La découverte du cancer métastatique de Sedgwick pendant la rédaction du volume devient dès lors le levier d’une méditation sur la porosité des frontières entre le personnel et le politique, ainsi que sur la capacité de la littérature à s’injecter dans les deux sphères pour les rapprocher. « Lorsque j’ai décidé d’écrire cet essai il y a quatre mois, je pensais que mon ami Michael Lynch allait mourir et que j’étais en bonne santé. Sans réfléchir, j’ai formé mon identité en tant que rédactrice potentielle de cette nécrologie autour de la présomption que mon propre cadre de parole, et par là la marge de ma survie, étaient la chose la plus évidente au monde. […] En l’espace de quelques semaines, j’ai dû faire face à un renouveau d’énergie chez mon ami et au diagnostic inattendu d’un cancer du sein déjà arrivé à mes ganglions lymphatiques » (p. 256). Parmi les essais qui poussent plus loin une telle démarche et lui confèrent une portée éthique explicite figurent « Jane Austen and the Masturbating Girl » et « Is the Rectum Straight ? : Identification and Identity in The Wings of the Dove », où l’analyse de la dialectique entre transparence et secret est orientée tantôt vers la dépathologisation des pratiques sexuelles (ici la masturbation et le sexe anal) entamée par Freud et par la psychanalyse, tantôt vers la critique de cette même approche thérapeutique en ce qu’elle lie indissolublement l’orientation sexuelle à l’identité de genre, obligeant les jeunes personnes queer à s’inscrire dans « des catégories binaires essentialistes » qui les exposent au risque « deux ou trois fois plus haut que chez les autres adolescents de tenter de ou bien de réussir à se suicider » (p. 157). Ce que plaide Sedgwick en ce sens, c’est que la force du mot queer – avec l’histoire d’exclusion et de violence qu’il garde en lui – consiste précisément dans le fait qu’il ne sert ni à dénoter (c’est-à-dire à attribuer un sens premier à un objet, un personne ou un phénomène) ni à connoter (c’est-à-dire à renvoyer aux caractères essentiels d'un ensemble d’objets). Queer ne fonctionne qu’en tant qu'acte de langage, uniquement lorsqu’il est employé à la première personne du singulier et toujours au présent : c’est alors un « je suis » qu’il faut imaginer d’ajouter au titre de l’essai d’ouverture « Queer and now » et aux autres textes qui composent le volume.

Matilde Manara - Configurations littéraires

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news-16594 Tue, 28 May 2024 10:44:28 +0200 Eve Kosofsky Sedgwick, Épistémologie du placard /en/news/piece-of-news/eve-kosofsky-sedgwick-epistemologie-du-placard Berkeley, University of California Press, 1990 ; traduit de l'anglais par Maxime Cervulle, Paris, Editions Amsterdam, 2008. Publié en 1990, Épistémologie du placard propose d’analyser les relations homoérotiques afin de donner de la visibilité politique et sociale à un groupe systématiquement marginalisé et dont la présence dans l’histoire littéraire occidentale est cependant constante (le livre paraît lorsque l’épidémie de sida se répand de manière violente aux États-Unis). L’essai se situe ainsi dans le prolongement de Between Men : English Literature and Male Homosocial Desire (Entre les hommes : la littérature anglaise et le désir homosocial masculin, non traduit), où Sedgwick étudiait les relations homosociales telles que l’amitié masculine, le parrainage ou encore la rivalité, comme étant structurées à partir du rapport de pouvoir que les hommes imposent aux femmes. Largement inspirée de Foucault, l’approche de Sedgwick vise à montrer que le binarisme qui définit les sujets sociaux (comme le couple hétéro- ou homosexuel) ne signifie pas une relation de symétrie entre les deux pôles. Au contraire, ces binarismes sont souvent constitués par une relation asymétrique, qui fait que l’un préside et subordonne l’autre. En se penchant sur la question d’un point de vue à la fois épistémologique et historique, Sedgwick relève la manière dont la catégorie de l’orientation sexuelle a été progressivement définie à partir du sexe de l’objet du désir, au détriment d’autres critères possibles comme l’âge, le type physique, ou encore le nombre de personnes impliquées dans la relation. Si la conception des catégories d’homosexuel et d’hétérosexuel, explique-t-elle, a eu la même importance que celle d’autres constructions identitaires, ce couple n’en a pas moins acquis une portée de plus en plus cruciale au sein des discours littéraires, médicaux ou judiciaires, devenant un véritable élément de partage et de classement culturel. Cantonner l’homosexualité dans un lieu séparé de celui où se déroule le discours sur la socialité masculine aurait notamment contraint les personnes homosexuelles à naviguer dans un monde où l’hétérosexualité absorbe et domine les autres formes de vie. D’où l’image qui donne le titre au volume : closet désigne aujourd’hui une armoire ou une penderie, mais indiquait autrefois une pièce réservée à l’étude ou à la prière. Au XVIIe siècle, l’expression being closeted a commencé à être employée en référence avec le fait de vivre dans le secret et, dès la fin des années 1960, de cacher son homosexualité : to force someone out of the closet signifie dévoiler l’orientation sexuelle de quelqu’un.

Par l’évocation de ce lieu métaphorique, Sedgwick se penche sur le rapport entre connaissance et orientation sexuelle, en affirmant que les modèles homosexuel et hétérosexuel ne renvoient pas à des essences différentes, mais sont structurés l’un à l’égard de l’autre et se nourrissent de contradictions mutuelles. Certes l’homosexualité entretient une relation particulière aux couples privé/public, inconnu/connu ou illicite/licite, par rapport à l’hétérosexualité, mais cela s’explique par le fait que de tels couples ne sont symétriques qu’en apparence. Au cours du XIXe siècle, argumente-t-elle dans l’un des passages centraux du livre, « la connaissance et le sexe sont devenus conceptuellement inséparables l’un de l’autre – de sorte que la connaissance signifie en premier lieu connaissance sexuelle ; et l’ignorance, ignorance sexuelle » (p. 73). Comprendre « l’épistémologie du placard » est dès lors important non seulement pour les recherches portant sur la communauté homosexuelle et ses membres, mais pour toute réflexion en histoire des idées. « Une grande partie de l’attention et des efforts de démarcation qui ont tourbillonné autour des questions d’homosexualité depuis la fin du XIXsiècle » s’expliqueraient en effet par la relation de l’homosexualité « aux plus vastes cartographies du secret et de la divulgation, du privé et du public, qui étaient et sont critiquement problématiques pour les structures de genre, sexuelles et économiques, de la culture hétérosexiste dans son ensemble » (p. 80).

En alternant l’étude de faits divers et d’extraits de romans, Sedgwick présente aux lecteurs une série de dilemmes moraux utiles pour comprendre la structure à double contrainte (double bind, Gregory Bateson) propre à la vie homosexuelle. Si celle ou celui qui reste dans le placard risque en effet d’être découvert, celle ou celui qui choisit d’en sortir se confronte à des formes d’oppression parfois très violentes. Ainsi le personnage de Claggart dans Billy Bud de Melville sert d’exemple à l’autrice pour réfléchir à la manière dont le stéréotype du secret dans la construction du désir homosexuel est renforcé par une rhétorique hétéronormative de la transparence et de la surveillance ; la réception de la culture antique par Nietzsche ou Wilde lui permet de mettre en lumière le phénomène par lequel un rapport moins inhibé avec la beauté masculine s’accompagne d’une exacerbation du partage entre habitus homosexuel et hétérosexuel ; ou encore, la littérature gothique est abordée comme lieu de négociation entre valeurs sociales et normes narratives. Par le fait d’offrir au lecteur un portrait du héros comme étant essentiellement dépourvu de désir et de relations, écrit Sedgwick, le roman du tournant du XIXe siècle témoigne d’un important changement de mœurs : ce changement conduit l’hétérosexualité à se distinguer de l’homosexualité moins par le topos narratif selon lequel le héros hétérosexuel s’engage toujours dans des situations à haute charge désirante (le duel, la fuite, l’adultère) que par le fait que le héros homosexuel les rejette toujours ouvertement. De même, les personnages d’Albertine et de Charlus dans À la recherche du temps perdu sont analysés sous le prisme du rôle féminin que Proust leur assigne et qui « offre ce qui semble avoir été la représentation définitive des incohérences qui président à la spécification sexuelle gay (et donc non gay) et au genre gay (et donc non gay) modernes » (p. 213).

En plaidant pour que l’étude de la sexualité soit dissociée de l’étude du genre, Sedgwick rejette à la fois les approches essentialistes et les approches constructivistes du féminisme. L’opposition entre une idée d’orientation sexuelle comme foncièrement biologique d’une part, et d’autre part comme pur produit culturel, relève selon l’autrice d’un faux binarisme : cette opposition, héritière du XIXe siècle dans sa conception de l’homosexualité tantôt pathologisante (approches essentialistes), tantôt déterministe (approches constructivistes), devrait être remplacée par une analyse plus large. Celle-ci ne prendrait plus uniquement en compte le genre, mais également d’autres aspects de la sexualité capables d’offrir un « plus grand potentiel de réarrangement, d’ambiguïté et de dédoublement représentationnel » (p. 34). C’est un changement de perspective que Sedgwick préconise et auquel on assiste au moins depuis l’ouverture du débat queer aux réflexions sur des catégories comme « aromantique », « asexuel » ou encore « polyamoureux » : celles-ci n’ont en effet pas strictement trait au genre des personnes qui s’y identifient (le fait qu’elles soient hétérosexuelles ou homosexuelles n’est pas le critère distinctif), mais plutôt à leur choix de relation et de socialisation.

Matilde Manara - Configurations littéraires

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news-16593 Tue, 28 May 2024 10:17:29 +0200 Eve Kosofsky Sedgwick, « Paranoid Reading and Reparative Reading, or, You’re So Paranoid, You Probably Think This Essay Is About You », in E. Sedgwick; M. A. Barale; J. Goldberg; M. Moon (dir.), Touching Feeling: Affect, Pedagogy, Performativity /en/news/piece-of-news/eve-kosofsky-sedgwick-paranoid-reading-and-reparative-reading-or-youre-so-paranoid-you-probably-think-this-essay-is-about-you Durham, Duke University Press, 2002, pp. 123-151. Chapitre d’un recueil de contributions sur la théorie des affects, « Paranoid Reading and Reparative Reading » est probablement le texte le plus connu d’Eve Sedgwick. Rédigé dans les années 1990 pendant l’épidémie de sida et publié seulement en 2002, elle y maintient que les méthodes de lecture issues de ce que Paul Ricœur appelle l’« herméneutique du soupçon » (approche emblématique du tournant philosophique du XXe siècle et incarnée tout particulièrement par Marx, Nietzsche et Freud) sont à tel point répandues qu’elles sont devenues synonymes de théorie tout court. En empruntant le terme à Silvan Tomskin et à la psychologie des émotions, l’autrice qualifie ces lectures de « paranoïaques », les associe à une certaine posture critique académique traditionnelle et les oppose ensuite aux lectures « réparatrices », qu’elle associe aux individus vulnérables ou invisibilisés en quête d’un lieu où s’autodéterminer. « De même que le lecteur a la possibilité de comprendre que le futur peut être différent du présent », de même il lui est possible « d’imaginer des alternatives profondément douloureuses, profondément réconfortantes, éthiquement cruciales » (p. 128). Tout en reconnaissant le rôle que la théorie littéraire dite classique a joué dans la dénonciation des inégalités de classe, de genre et de race, elle distingue la sphère des idéologies de celle des pratiques. En défendant le droit à la gêne, à la peur et même au refus de la lecture, elle ne souhaite pas « nier la réalité ou la gravité de l’hostilité ou de l’oppression » (p. 17, ma traduction) dont un texte peut être porteur, mais plutôt suggérer que le fait de le passer au crible de la théorie n’est pas nécessairement le moyen le plus adapté pour trouver remède à ces émotions.

À la dialectique qui oppose la transparence au secret, ou le conscient à l’inconscient, Sedgwick propose de substituer les deux pôles complémentaires de la paranoïa et de la réparation. En s’appuyant sur Foucault et sur l’histoire des rapports entre homosexualité, homophobie et dispositifs de stigmatisations (à la fois des corps et des discours), elle interroge le fonctionnement de la lecture paranoïaque, ainsi que son rapport avec la constitution du discours queer. L’histoire de l’esthétique camp (forme d’expression et de comportement qui a émergé dans les années 1960 et caractérisée par un style provocateur, exagéré, voire kitsch), à la fois populaire et de niche, lui sert d’exemple pour montrer comment certaines catégories et groupes culturels sont plus concernés que d’autres par des questions de reconnaissance et de déni, et se trouvent donc plus souvent amenés à construire leur discours sur des couples opposés tels que caché-manifeste, privé-public, clair-obscur. Parmi les cinq impératifs qui ont conduit à l’établissement de l’équivalence entre théorie et paranoïa, Sedgwick indique que « la paranoïa anticipe » (car le savoir qui en découle est fait de prévisions et de confirmations) ; que « la paranoïa est réflexive et mimétique » (car elle s’imite et s’intériorise facilement) ; que « La paranoïa est une théorie forte » (car elle a vocation à adopter une portée générale) ; que « La paranoïa est une théorie des affects négatifs » (car elle présuppose qu’aucun discours n’est crédible ni honnête) ; et enfin que « la paranoïa consiste dans l’exposition » (car elle repose sur l’idée que la connaissance est toujours une connaissance acquise par un acte de révélation ou de dévoilement, p. 130-138). Si une lecture paranoïaque tente en somme de comprendre et de catégoriser définitivement un texte, en laissant peu de place à l’ambiguïté, une lecture réparatrice ouvre à d’autres pistes, potentiellement révocables mais toujours guidées par les usages concrets que nous faisons des œuvres.

Là où les lectures paranoïaques seraient orientées par des prises de positions idéologiques et imposeraient une cohérence intellectuelle et morale contraignante (ce qui, par exemple, conduirait un lecteur marxiste à plier le texte aux nécessités conceptuelles du matérialisme historique), l’approche réparatrice présenterait l’avantage d’être en premier lieu pratique, et de n’aboutir à une formulation arrêtée qu’une fois le besoin du lecteur identifié. Si la position paranoïaque se caractérise par une « terrible vigilance face aux dangers posés par les objets partiels, haineux et envieux que l’on projette de façon défensive dans le monde qui nous entoure, que l’on sculpte ou que l’on ingère » (p. 128), l’attitude réparatrice (que Sedgwick qualifie également de « dépressive », toujours à l’instar de Tomskin) ne prétend pas aboutir à un tout harmonique, mais à rendre l’expérience avec le texte le plus satisfaisant possible. Cette conception peut paraître proche des pratiques de bibliothérapie, mais elle s’en distingue à la fois par le protocole suggéré et par les objectifs souhaités. Même si elle s’inspire de la psychologie, sa visée n’est en effet ni pathologisante ni curative, du moins pas au sens médical du terme : plutôt qu’indiquer les bonnes et les mauvaises façons de se soigner avec les livres, Sedgwick nous invite à nous pencher sur nos réactions et comprendre si la lecture nous installe dans une position défensive, ou si elle nous ouvre au choc, positif ou négatif.

D’un point de vue textuel, le geste de réparer s’accompagne le plus souvent du close reading. Entre ce qu’un texte « dit réellement » et nos « projections » sur sa surface, la lecture de près apparaît à Sedgwick comme un outil capable de freiner notre tendance à plaquer nos idées préconçues sur un texte et à en gommer sa spécificité, en orientant notre attention vers le respect de l’altérité en même temps que vers la quête d’un espace d’identification. Contre le modèle freudien du moi partagé entre un dedans et un dehors, une surface et une profondeur, elle propose de contrecarrer la tentation à voir la page comme un voile à « déchirer » herméneutiquement, et de la repenser comme un espace restituant ses propres sensations, qu’elles soient tactiles, érotiques, violentes ou indifférentes. Du point de vue éthique, la réparation accepte donc l’erreur, voire l’échec de l’interprétation. Conçue dans un premier temps pour un public précis – des lecteurs marginalisés cherchant à résister à l’anéantissement de leur culture –, elle permet de laisser en suspens la question du contenu de vérité d’un texte. Selon Sedgwick, il est bien plus urgent d’agir afin que « les individus et les communautés parviennent à tirer leur subsistance des objets d’une culture – même d’une culture dont le désir avoué a souvent été de ne pas les soutenir » (p. 150-51) plutôt que de résumer ces mêmes objets à une seule signification universelle.

Matilde Manara - Configurations littéraires

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news-16591 Tue, 28 May 2024 09:35:32 +0200 Eve Kosofsky Sedgwick (1950-2009) /en/news/piece-of-news/eve-kosofsky-sedgwick-1950-2009 Professeure à Duke University de 1988 à 1997 et à la City University of New York de 1998 à 2008, Eve Kosofsky Sedgwick est essentiellement connue comme l’une des pionnières de la théorie queer. Son œuvre brasse en réalité un vaste champ de réflexion, allant des études sur la sexualité à la psychanalyse non lacanienne, de la philosophie bouddhiste aux actes de lecture, jusqu’à la pratique des arts textiles. Parmi les livres qui ont exercé une influence majeure sur ses contemporain·es et sur les générations suivantes figurent Between Men : English Literature and Male Homosocial Desire (1985), où Sedgwick explore les changements dans les modèles de « désir homosocial » masculin dans la littérature anglaise de Shakespeare à Melville ; ainsi qu'Épistémologie du placard (1990), qui se penche sur le tournant du XXe siècle en tant que moment charnière où l’orientation sexuelle devient un critère de distinction aussi important que l’identité de genre, la classe ou la race. Dans sa préface à une nouvelle édition, Sedgwick situe le livre à la fois dans son histoire personnelle et dans l’histoire collective, en rappelant qu’il a vu le jour dans le sillage de la première vague épidémique du sida et des politiques discriminatoires qui ont suivi. Les travaux des années suivantes connaissent la même influence : tel est le cas de Paranoid Reading and Reparative Reading (2002), qui interroge les pratiques de lecture dites « paranoïaques », poursuivies dans le but de déceler une vérité que le texte cacherait derrière l’opacité de la forme ou du contenu et que Sedgwick oppose aux pratiques dites « réparatrices » ; ou encore du recueil d’essais posthumes The Weather in Proust (2011), où se trouvent réunies différentes interventions consacrées à La Recherche du temps perdu en tant que livre à la fois exceptionnel et exemplaire du pouvoir réparateur de la littérature. Sous forme de corpus d’étude, d’épigraphe, voire de matière textuelle à transformer en matière textile, la présence de Proust est sans doute la plus durable et la plus significative dans la galaxie de références tracée par Sedgwick.

Matilde Manara - Configurations littéraires

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news-16571 Fri, 24 May 2024 10:28:19 +0200 Jean d'Amérique /en/news/piece-of-news/jean-damerique Né en 1994 en Haïti, Jean d’Amérique est poète, dramaturge, romancier et rappeur. Il est l’auteur d’une œuvre engagée, qui interpelle sur les injustices et les souffrances endurées par les populations pauvres et marginalisées, en particulier celle d’Haïti dont il est originaire : les titres des recueils Petite fleur du ghetto (Atelier Jeudi Soir, 2015), Nul chemin dans la peau que sanglante étreinte (Cheyne, 2017) ou Rhapsodie rouge (Cheyne, 2021) disent la volonté du poète de ne pas détourner les yeux face à la violence du réel. Soucieux d’expérimenter de nouvelles formes poétiques, Jean d’Amérique sort également en novembre 2023 son premier album de rap, intitulé Mélancolie gang.

Ses textes prennent souvent la forme d’un monologue où la voix se fait tantôt souffle, tantôt cri, dans l’espoir de porter au-delà des murs de la prison (comme dans Cathédrale des cochons, pièce publiée en 2020 aux Éditions Théâtrales) ou de s’échapper de la prison à ciel ouvert que constituent les bidonvilles de Port-au-Prince, à l’instar de l’héroïne du roman Soleil à coudre (Actes Sud, 2021), qui écrit et réécrit une longue missive à la fille qu’elle aime, partie à New York. La mise en forme poétique se conjugue ici à une ambition éthique et politique et l’auteur s’inscrit ici nettement dans une lignée de poètes engagés, auxquels il rend hommage dans ses œuvres pour avoir payé le prix de leurs prises de position, comme Federico Garcia Lorca ou encore Nâzım Hikmet qui considérait la poésie comme « le plus sanglant des arts ».

Mais il ne s’agit pas simplement de témoigner de l’état désastreux de notre monde. Jean d’Amérique dote ses personnages d’un souffle poétique qui fait d’eux des résistants, capables de déjouer par le langage (même si c’est parfois seulement pour un temps) les violences dont ils sont ou pourraient être victimes : « suis-je au bout de ma phrase ? », demande la jeune protagoniste de Soleil à coudre, comme si le verbe envoûtant qui est le sien avait le pouvoir de vider de sa substance la sentence contre laquelle elle se bat, le terrible « tu seras seule dans la grande nuit » prononcée par « Papa », le meurtrier à la solde d’un chef de gang qui lui tient lieu de figure paternelle.

La « transe poétique » des personnages, du nom du festival de poésie de Port-au-Prince qu’il a fondé en 2019, vise bien à produire un effet et elle se réalise souvent dans un contexte d’« odyssée » : le poème permet ici de traverser les espaces, pour échapper au malheur (comme la petite fille de Rachida debout, un poème sur une jeune migrante qui n’obéit pas et que rien n’arrête, publié chez Cheyne en 2022) ou pour obtenir au moins un répit avant d’être rattrapé par le tragique. Dans tous les cas, il s’agit de créer « Un poème dans la flaque rouge », du nom d’une performance donnée par l’écrivain en mars 2024 – une poésie qui baigne dans la violence, mais aussi une poésie qui panse les plaies et qui exorcise.

Victoire Feuillebois (GEO) et Pascal Maillard (Configurations littéraires)

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news-16563 Wed, 22 May 2024 09:27:03 +0200 La Fiction face au viol /en/news/piece-of-news/la-fiction-face-au-viol sous la direction de Véronique Lochert, Zoé Schweitzer et Enrica Zanin, Paris, Hermann, coll. Fictions pensantes, 2024. Sujet impossible, le viol menace les capacités représentatives de la fiction et interroge ses rapports avec le réel. Il est pourtant omniprésent dans la fiction, depuis les mythes de l’Antiquité jusqu’aux séries télévisées de l'ère #MeToo. Comment interpréter cette confrontation continue ? Comment articuler autonomie esthétique et responsabilité éthique ? Pour comprendre les échanges entre viol et fiction, les trois autrices se tournent vers des œuvres de la première modernité qui parlent des violences sexuelles, à une époque où elles demeurent largement taboues. De Boccace à Richardson, de Shakespeare à Pauline Peyrade, d'Ovide à Sarah Kane, l'ouvrage tisse des liens entre contextes passés et questionnements présents et montre comment la fiction, à travers ses mutations, répond aux nombreux défis lancés par la représentation du viol.

Lire l'introduction de l'ouvrage et la table des matières sur Fabula

Lire une recension de l'ouvrage par Ninon Chavoz (En Attendant Nadeau)

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Actualités de l'ITI Lethica
news-16559 Tue, 21 May 2024 11:48:26 +0200 Les Mains rouges : « Vous allez adorer rentrer chez vous », de Jean-Christophe Vermot-Gauchy /en/news/piece-of-news/les-mains-rouges-vous-allez-adorer-rentrer-chez-vous-de-jean-christophe-vermot-gauchy Paris, Questions théoriques, coll. Karōshi, 2024, 106 p. Le sale boulot de l'homme de ménage

De temps à autre, l’actualité littéraire ou cinématographique braque son projecteur sur les aides à domicile (Debout les femmes ! de François Ruffin, 2020) ou sur les femmes de chambre des grands hôtels (Petites mains, de Nassim Chikhaoui, 2024). On se souvient de l’extraordinaire succès du Quai de Ouistreham (2010) – qui a inspiré le film Ouistreham, d’Emmanuel Carrère (2022) – où la journaliste Florence Aubenas, dans un long reportage en immersion, témoigne de manière sensible de la condition des femmes de ménage de la région de Caen, soumises à des horaires « coupés » (tôt le matin, tard le soir), et à des cadences abrutissantes pour une rémunération dérisoire. Le livre plus confidentiel, de la Marocaine Fatima Elayoubi, Prière à la lune, publié aux éditions Bachari (2006), qui évoque lui aussi les ménages réalisés à domicile ou dans des bureaux, est moins connu que son adaptation, Fatima, film réalisé par Philippe Faucon en 2015, qui a remporté le Prix Louis-Delluc la même année, et le César du meilleur film en 2016.

Des métiers du nettoyage, il existe donc peu de représentations artistiques, comme de la plupart des métiers manuels et des professions dévaluées. Elles sont essentiellement cinématographiques, rarement littéraires, ce qui constitue le premier intérêt du petit livre de Jean-Christophe Vermot-Gauchy, excellent représentant des écritures au travail contemporaines.

Un journal de travail

Ce livre inaugure la collection Karōshi dirigé par le poète, performeur et théoricien de la poésie Christophe Hannah. Le terme, qui désigne en japonais un « épuisement total par le travail » pouvant causer la mort, est bien connu des spécialistes de la souffrance au travail. Marie Pezé, spécialiste de la psychodynamique du travail, discipline fondée par Christophe Dejours, y consacre un chapitre d’Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés (2008). Le devenir de cette collection est à suivre attentivement, tant est partagé aujourd’hui, dans tous les métiers, le sentiment que le travail est dépourvu de sens, et qu’avec les effets de sa financiarisation ou du « management désincarné », selon l’expression de Marie-Anne Dujarier, c’est le travail lui-même qui est « mis à mort », pour reprendre le titre de la série documentaire de Jean-Robert Viallet (La Mise à mort du travail, 2009).

Le genre littéraire dans lequel s’inscrit Les Mains rouges, le journal, est depuis longtemps le compagnon des travailleurs, du moins de ceux qui, après leur journée de labeur, s’adonnent à un autre travail : celui des mots. Le journal ouvrier a acquis ses lettres de noblesse avec Constant Malva, le mineur du Borinage qui raconte le quotidien d’un houilleur pendant une année (1937-1938) dans Ma nuit au jour le jour (1953).

Celui de Jean-Christophe Vermot-Gauchy, qui court sur presque quatorze mois (« 9 janvier 2017 - 16 février 2018 »), affiche sa filiation avec une diariste plus célèbre, la philosophe Simone Weil qui s’est établie en usine, bien avant les maoïstes des années 1970, et a témoigné de son expérience dans Journal d’usine (1934-1935), devenu une partie de La Condition ouvrière (1951).

Le journal est un genre particulièrement ductile : il s’adapte au temps morcelé et à l’écriture fragmentée, aux pages rédigées le soir au retour d’une journée de travail, ou le dimanche. Pendant les quatorze mois de son emploi dans une « société de services à domicile », l’auteur a noirci, nous dit-il, « une quinzaine de cahiers de deux cent pages » (p. 7). On aurait tort pourtant d’imaginer que Les Mains rouges sont le produit d’un premier jet spontané. Le livre s’est au contraire construit sur une sélection d’« extraits », soigneusement retravaillés pour la publication, même si « tous les événements relatés sont exacts » (p. 7). C’est en homme de mots que J.-C. Vermot-Gauchy réussit à faire éprouver le passage du temps, la fatigue qui s’installe, l’usure de la répétition, tout en rendant saillants les moments forts de son expérience, notamment les rencontres avec ses nouveaux clients, dignes de la meilleure comédie sociale.

Invisibilité

En Inde, ceux qui nettoient les latrines sont les « dalits », autrefois désignés comme les intouchables. Dans notre société obsédée par la propreté, le nettoyage est délégué à une main-d’œuvre non qualifiée et profondément déconsidérée : généralement des femmes. Plus fréquemment que ces dernières, les hommes sont assignés à la « maintenance industrielle », ce type de nettoyage qui exige qu’on utilise des machines, ou aux tâches nobles, car les métiers de la propreté ont leur propre hiérarchie, et les hommes y occupent la place du haut.

Première originalité de ce journal, Jean-Christophe Vermot-Gauchy est un « homme de ménage » ainsi qu’il aime à s’annoncer lorsqu’il arrive chez un client. Il appartient à la catégorie de ceux, et plus souvent de celles, qui mettent la tête dans la cuvette des toilettes. « Ça vous amuse de faire la bonniche, on dirait ! » lui lance, méprisant, un de ses employeurs en employant un mot doublement dépréciatif (p. 45) : non seulement « Barbe bleu », comme le surnomme plaisamment l’auteur, ravale son employé au statut de domestique corvéable à merci, mais il le place dans la catégorie des femmes, ce qui révèle qu’en 2018 le mépris de classe fait toujours bon ménage avec le sexisme. Jean-Christophe venait de piquer un fou-rire, qu’avait subitement éteint la morgue de son employeur. Dans cette scène sidérante et au fort potentiel dramatique, le lecteur passe, avec l’auteur, de la joie à la colère.

Chargé d’accomplir les tâches les plus répugnantes, l’homme de ménage doit être le moins visible possible. Dans des appartements aux multiples pièces, on lui demande de se changer dans les toilettes, parfois même dans un garage : « Suis-je une voiture ? » se demande-t-il. Ses employeurs se déshabillent devant lui, nagent nus dans leur piscine en sa présence, comme s’il n’existait pas. Ils lui demandent de mettre leurs capotes usagées à la poubelle, de nettoyer leurs godemichés, puis de « les ranger enveloppés d’une compresse stérile » (p. 77). Les exigences de ses employeurs rappellent l’asservissement des domestiques aux familles bourgeoises. Seuls les sympathiques « G. », un couple de psychanalystes, prennent soin de ranger l’appartement avant sa venue. Ailleurs, il doit trier, ranger… mais en prenant garde qu’aucune de ses interventions ne se voie.

Le corps à l’ouvrage

Le corps de l’homme de ménage est soumis à rude épreuve. J.-C. Vermot-Gauchy témoigne avec finesse et souvent humour de comment son corps lâche, se liquéfie devant les corvées immondes qui lui sont confiées. Les saletés et les détritus des employeurs sont évacués en sueur, merde, pleurs et vomissements du travailleur. Les détergents abîment la peau ; et le titre du livre s’éclaire :

Je me gratte jusqu’au sang entre les doigts de la main gauche. C’est pas jojo. Des croûtes. Des plaies. Ça saigne. L’eczéma me ronge. Je vais chercher un glaçon dans le congélateur. Le froid stoppe les démangeaisons. J’aimerais pouvoir plonger les deux mains dans un grand seau plein de glaçons ou dans de la neige.

Mes mains rouges. Dans la neige. (p. 51)

Au-delà du corps en souffrance, l’identité et la faculté de pensée sont atteintes. Est-il encore un comédien, celui qui armé de gants Mapa passe ses journées à nettoyer la crasse des autres ? Est-il encore un acteur reconnu celui qui dépose sur le rebord du lavabo un slip collé de sperme qui trainait au sol et qui croise son reflet dans le miroir ? Est-il encore un homme de mots celui qui ne pense plus qu’à son travail, et toujours « en mal » (p. 65) ?

Le corps est le siège de la mémoire du travail, qui est en partie une mémoire procédurale. Au fil des mois, Jean-Christophe devient de plus en plus efficace, il repasse une chemise en quatre minutes, non plus en six, il s’étourdit de vitesse, découvrant ce qu’avant lui bien des travailleurs « manuels », à commencer par Simone Weil, ont expérimenté :

Les chiffres et la vitesse me permettent de ne pas penser et j’en suis fier. Penser fragilise. Je dois tenir. Je tiens. Je tiendrai. Mon corps, lui, ne bronche pas pour l’instant. Lui aussi il tient. Me maintient. Lui aussi la vitesse l’excite. La vitesse, c’est mon adrénaline à moi. J’ai progressé. J’ai vite compris qu’aller vite me permettait de faire sans trop souffrir. Pourtant, la vitesse épuise. Mais c’est l’objectif, justement : s’épuiser. Si je ralentis, je tombe. Je dois garder le pied sur l’accélérateur. (p. 65).

Aller vite et bien faire son travail sont deux facteurs d’une certaine joie. Car cette facette du labeur ménager – et sans doute de toutes tâches, même les plus ingrates – n’est pas absente du texte (p. 40). Vaincre la saleté et le désordre, ce « bordel » invraisemblable qui règne chez des gens aux positions sociales si respectables (« Un médecin. Une institutrice », p. 21), procure parfois le plaisir du travail bien fait. Néanmoins le découragement domine ces pages.

Un travail sans fin

Dans Le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir souligne la négativité des tâches ménagères dont les femmes ont en général la responsabilité. Elle décrit la fatigue « indéfiniment recommencée » des ménagères, dans un combat « qui ne comporte jamais de victoire » et qu’elle compare « au supplice de Sisyphe » : 

[…] La ménagère s’use à piétiner sur place ; elle ne fait rien : elle perpétue seulement le présent ; elle n’a pas l’impression de conquérir un Bien positif mais de lutter indéfiniment contre le Mal. C’est une lutte qui se renouvelle chaque jour. (Le Deuxième sexe, tome II, « La femme mariée », 1949)

L’homme de ménage constate lui aussi l’inanité de ce qu’il accomplit :

Depuis six mois, mes journées, c’est rien. Un désert. Un désert. Je travaille tous les jours entre 8 heures et 13 heures, mais je n’arrive pas à me dire que ce que je fais serait toujours une bonne chose de faite. Car ce que je fais, c’est rien. Rien. Rien. Pas une bonne chose de faite. Pas une bonne chose. (p. 66)

Le nettoyeur ne bâtit pas de murs, il ne fabrique pas d’objets, il ne confectionne pas de pain. Il s’adonne à un travail sans fin, qui comme la propreté justement, ne se voit pas. Comment ne pas être épuisé physiquement et mentalement lorsqu’on subit la double dureté d’un travail : sa négativité foncière, et l’absence de reconnaissance dont il est l’objet ?

Le tri des artistes

Mais un autre type d’accablement s’ajoute à la condition de l’homme de ménage, qui se considère encore, quoiqu’avec une noire autodérision, comme un « auteur dramatique » (p. 67). Le livre de J.-C. Vermot-Gauchy est également un témoignage implacable sur le sort que notre société réserve aux artistes. Ils peinent à atteindre les 508 heures qui permettent d’obtenir le statut d’intermittents du spectacle et de bénéficier d’indemnités de chômage et ils s’épuisent dans l’accomplissement de jobs alimentaires exténuants, au risque de disparaître des radars de la profession.

L’impécuniosité est un thème récurrent du livre, elle déstabilise le couple formé par Jean-Christophe et son compagnon, dont les tiraillements apparaissent en arrière-plan. Elle justifie son silence devant les exigences démesurées de ses employeurs, devant le mauvais traitement de l’agence, et pire encore, devant l’obligation humiliante que lui inflige un homme de théâtre qu’il connaît depuis vingt-cinq ans : passer une audition pour décrocher un emploi de figurant, alors qu’il a tant d’années de pratique.

Car la violence et le tri social sont partout, dans le monde du théâtre comme dans celui des bourgeois de Lyon et sa région où exerce Jean-Christophe. Cette violence est renforcée par la solitude dans laquelle se trouve le nettoyeur autant que l’acteur.

Au-delà de l’évocation subtile, percutante et non dénué d’humour d’une expérience individuelle, ce récit décrit la terrible solitude des agents de la propreté au sein d’une société atomisée d’où les collectifs ont disparu et où une sourde concurrence dresse les travailleurs (et les acteurs) les uns contre les autres.

Une première version de ce texte est initialement parue dans Collateral

Corinne Grenouillet - Configurations littéraires

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- Lethictionnaire - Triage Faire cas / Prendre soin Recension
news-16437 Thu, 16 May 2024 17:00:00 +0200 Les modèles économiques au sein des banques centrales : entre impératifs de scientificité et d'appui à l'action publique /en/news/piece-of-news/les-modeles-economiques-au-sein-des-banques-centrales Conférence de Clément Fontan L'ITI Lethica propose un cycle de conférences coordonné par Matilde Manara (CL, UR 1337) dans le cadre de son postdoctorat : L'art du modèle : entre esthétique, éthique et épistémologie.

 

La troisième conférence sera prononcée par Clément Fontan : Cette communication a pour but d’analyser les soubassements éthiques du paramétrage, de l’utilisation et de l’évolution des modèles économiques au sein des banques centrales. En effet, ces institutions régulatrices indépendantes développent des outils de prédiction économiques afin de paramétrer leurs instruments monétaires tout en veillant à dégager une image de modernité scientifique, par l’utilisation de techniques reconnues comme étant à la pointe des avancées scientifiques. À ces contraintes s’ajoute la difficulté de compréhension du fonctionnement des modèles par les dirigeants des banques centrales, forçant ainsi les modélisateurs à leur raconter des histoires en guise d’explication d’enjeux techniques complexes. Un modèle de banque centrale doit ainsi être capable de prédire le futur, de protéger la réputation scientifique de l’institution et d’autoriser une narration simplifiée. En se basant sur une étude collective empirique sur l’évolution des modèles à la banque d’Angleterre, Clément Fontan, professeur en politiques économiques européennes à l’UcLouvain, souligne les différents enjeux éthiques de l’utilisation des modèles par les banques centrales en explorant les questions suivantes : Quel rôle a été joué par les nouveaux impératifs de transparence auxquels sont confrontées les banques centrales dans l’évolution de leurs outils de modélisation ? Quelle place est accordée aux critères scientifiques et politiques dans leur paramétrage ?  Comment ce paramétrage exerce-t-il un effet de triage sur les données économiques et, par là, comment les valeurs portées par le modèle sont-elles articulées avec la prise de décision ?

 

(Entrée libre sans inscription)

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Agenda de l'ITI Lethica
news-16507 Mon, 06 May 2024 10:00:00 +0200 Scénario catastrophe : quand les étudiants de Lethica imaginent l’avenir https://savoirs.unistra.fr/eclairage/scenario-catastrophe-quand-les-etudiants-de-lethica-imaginent-lavenir Un article de Zoé Charef du quotidien Savoir(s) Actualités de l'ITI Lethica news-16494 Tue, 30 Apr 2024 15:00:00 +0200 L’Autre Marcel : le malheur d’Aymé /en/news/piece-of-news/lautre-marcel-le-malheur-dayme Ninon Chavoz (Hermann, 2024) Célébré de son vivant, Marcel Aymé a aujourd’hui mauvaise réputation : devenu persona non grata de la République des lettres, il encourt le risque d’être déclaré illisible. Les raisons de sa disgrâce ne sont pas uniquement politiques : dans notre histoire littéraire, Aymé reste l’autre Marcel, tenant d’une esthétique minoritaire. On peut aussi aborder son œuvre à rebours des idées reçues qu’il contribua lui-même à construire  : ainsi le lira-t-on, de manière expérimentale, comme un francophone du terroir, comme un écrivain de la démocratie, fût-elle en crise, et comme un éthicien enfin, anticipant malgré lui des problématiques aussi contemporaines que le véganisme, l’identité transgenre et le mouvement MeToo.

Lire le début de l'ouvrage et la table des matières sur Fabula

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Actualités de l'ITI Lethica
news-16491 Tue, 30 Apr 2024 11:53:49 +0200 Paola Cattani, Un’idea di Europa. Liberalismo, democrazia ed etica a inizio Novecento /en/news/piece-of-news/paola-cattani-unidea-di-europa-liberalismo-democrazia-ed-etica-a-inizio-novecento Venezia, Marsilio, 2024, 208 p. L’ouvrage de Paola Cattani s’ouvre sur un constat irréfutable : la crise profonde vécue par l’Europe occidentale dans la période de l’entre-deux-guerres. Une crise dont l’intelligentsia européenne de l’époque a eu dès le début une perception aiguë, et qui s’est traduite en particulier par une remise en cause générale du principal modèle sociopolitique s’étant graduellement imposé dans le Vieux Continent au cours du XIXe siècle et du début du XXe siècle : à savoir la démocratie libérale, fruit de la féconde combinaison historique du principe libéral des droits individuels et du principe démocratique de la souveraineté populaire.

Ainsi, traiter de la crise de l’Europe dans l’entre-deux-guerres a signifié presque systématiquement, pour les penseurs qui s’y sont intéressés, se demander dans quelle mesure et de quelle manière l’Europe devait être démocratique et libérale, tout en réfléchissant aux limites et aux contradictions théoriques et pratiques inhérentes aux régimes libéraux et démocratiques eux-mêmes, pris dans de multiples tensions structurelles et potentiellement explosives entre universalisme et particularisme, individualisme et collectivisme, ou liberté et égalité.

Ce volume fait le choix original de circonscrire l’étude de la réponse à cette crise à une fraction précise de la classe intellectuelle continentale, soit essentiellement aux lettrés et aux écrivains qui se sont érigés en défenseurs de la démocratie de type libéral. Conscients des fragilités des configurations de la démocratie héritées du XIXe siècle, ils ont tenté de la réformer de l’intérieur sans céder aux sirènes illibérales de droite (les fascismes européens) ou de gauche (socialisme et communisme) qui en appelaient, en raison d’objectifs politiques distincts, à sa liquidation définitive. Il est vrai en effet, comme l’affirme Paola Cattani, qu’il n’existe aucun grand lettré européen (Paul Valéry, Thomas Mann, Benedetto Croce, José Ortega y Gasset, Robert Musil, Stefan Zweig, Johan Huizinga, etc.) qui n’ait pas ressenti entre 1919 et 1941 l’exigence de se consacrer, à côté de sa création littéraire stricto sensu, à une production collatérale ayant expressément pour objet l’idée d’Europe, sous les formes variées et plus occasionnelles de l’essai, de l’article et/ou de l’intervention orale aux congrès internationaux des écrivains (comme la Société des Nations et le PEN Club). À la densité et à l’intensité exceptionnelles de la réflexion autour de l’identité européenne qu’on est en mesure de retrouver dans l’entre-deux-guerres et à laquelle les écrivains ont concouru de façon décisive (ce qui constitue déjà une importante singularité par rapport aux phases historiques précédentes), on doit ajouter, d’après l’autrice, le caractère spécifique de leur contribution. Celle-ci se serait concrétisée non pas sur le terrain de la politique, au sens de l’élaboration d’une théorie et d’une pratique des institutions, mais plutôt dans deux autres domaines qui relèvent plus pertinemment des compétences des lettrés : la sphère linguistico-conceptuelle, relative à l’usage de la langue et à sa relation avec le réel, et celle de l’éthique (en termes aristotéliciens, la recherche de ce qu’est une vie bonne), ayant affaire aux comportements de l’homme-citoyen avec ses principes, valeurs et fins.

Généré par le traumatisme de la Grande Guerre et par la pression des mouvements antilibéraux, le sentiment de la nécessité d’un dépassement du modèle de libéralisme démocratique issu des révolutions bourgeoises des deux siècles précédents, aurait donc incité de nombreux écrivains européens à se rapprocher de la dimension du politique (pourvu qu’on reconduise ce mot à sa vaste acception étymologique de « ce qui a à voir avec la polis »). Plus en détail, ces écrivains travaillent à une mutation radicale de la terminologie politico-morale du champ libéral-démocratique, terminologie considérée comme obsolète et pas suffisamment rigoureuse en comparaison de celle des sciences exactes ; ils sont également convaincus de l’urgence d’une définition commune et progressive d’une éthique minimale propre au champ libéral-démocratique. Il importe de souligner, et Paola Cattani insiste sur cela à plusieurs reprises, que cette marche en direction du politique entreprise par les écrivains mentionnés ne peut être lue au prisme d’une catégorie (cruciale dans l’époque post-dreyfusienne) telle que celle d’« engagement », qui signale notoirement une compénétration étroite des pratiques littéraires et politiques. En revanche, la notion capable d’exprimer au mieux la vision des lettrés de l’entre-deux-guerres partisans du libéralisme démocratique est sûrement celle d’« impolitique » qui, forgée par Thomas Mann, aspirait à proposer une position médiane entre le pôle hyper-politique de l’engagement et celui a-politique de l’idéal de l’art pour l’art, en revendiquant à la fois le droit de l’artiste de s’occuper des contingences de l’actualité et de ne pas renoncer pour autant à l’autonomie de l’art, sérieusement menacé par une politisation envahissante et totalisante dans ce contexte historique.

Cette refonte éthique de l’édifice politico-institutionnel libéral-démocratique que l’autrice illustre au fil des pages serait plus précisément passée, d’abord, par la récupération de la signification morale originelle de l’adjectif « libéral » (à associer au substantif « démocratie »), laquelle historiquement préexiste à l’utilisation contemporaine du même attribut pour désigner un certain ordre économico-politique ; adjectif qui s’identifie depuis l’Antiquité classique à un idéal caractérisé par la générosité, le désintéressement, l’ouverture et la liberté d’esprit. Ensuite, cette refonte serait passée par la conception d’un nouveau dictionnaire linguistico-conceptuel éthicisé et éthicisant adapté aux défis du temps et alternatif à celui du libéralisme traditionnel (duquel il fallait nonobstant sauver le noyau sain), des chauvinismes réactionnaires et des courants idéologiques visant l’égalité substantielle.

À cet égard, les exemples que Paola Cattani porte à l’attention du lecteur sont très éclairants. Il suffit d’en évoquer un, paradigmatique. Contre l’exaltation communiste du collectivisme et la valorisation de l’« individu » typique du libéralisme classique, individu réduit par cette école de pensée au statut abstrait de sujet rationnel mû par ses besoins et poursuivant son « bonheur » comme satisfaction maximale de ses intérêts singuliers (homo œconomicus), les écrivains réformateurs de l’entre-deux-guerres ont opposé les termes de « personne », « personnalisme » et « responsabilité ». Leur intention était de dessiner une société où l’individu n’aurait pas à abdiquer sa fonction d’unité de base de la communauté politique ni la réalisation de sa propre individualité, irréductible à l’homogénéité de l’égalité absolue, tout en reconnaissant la connexion profonde avec l’ensemble social dont il fait partie, la complexité vitale de sa relation avec autrui, de la subsidiarité et du partage.

Malgré son indéniable originalité, Paola Cattani nous montre que le « libéralisme spirituel » ou « moral » qu’on peut dégager des efforts intellectuels de ce groupe d’éminents lettrés du XXe siècle n’est pas sans histoire. Non seulement, mutatis mutandis, du point de vue l’histoire littéraire, il est possible de le relier à la tradition des écrivains moralistes, mais cela préfigure également les suggestions de la plus récente philosophie politique et morale d’orientation libérale-démocratique (par exemple Martha Nussbaum ou Amartya Sen) souhaitant amender l’économisme violent des sociétés néolibérales d’’aujourd’hui, toujours par le biais d’une redécouverte de l’homme en tant qu’être intrinsèquement éthique et politique. Par conséquent, compte tenu des similarités entre le contexte historique de l’entre-deux-guerres et celui de notre monde, tous les deux visiblement marqués par le déclin des démocraties libérales, la voie de la réforme morale tracée par les lettrés européens de la première moitié du XXe siècle, opportunément réactualisée, pourrait représenter un des remèdes envisageables contre la tentation illibérale et autoritaire qui semble gagner de plus en plus nos sociétés.

Giacomo Mangelli  – Culture et histoire dans l’espace roman (CHER)

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- Lethictionnaire - Révolutions morales Recension
news-16487 Mon, 29 Apr 2024 10:00:00 +0200 Les Chemins de la liberté : lectures de Jean-Marie Apostolidès /en/news/piece-of-news/les-chemins-de-la-liberte-lectures-de-jean-marie-apostolides sous la direction de N. Chavoz et d'A. Mangeon, Paris, Hermann, coll. Fictions pensantes, 2024. Imaginez un envers méconnu de Jean-Paul Sartre  : un écrivain dont l’autobiographie serait celle d’un cancre et non d’un génie, un sociologue au lieu d’un philosophe, un lecteur qui à Flaubert, Baudelaire et Genet, préfèrerait Corneille, Rostand et Hergé, un dramaturge qui non content de se salir les mains, ferait donner sa pièce dans les latrines d’une prestigieuse université américaine… Jean-Marie Apostolidès (1943-2023) n’a certes pas connu la gloire du pape de l’existentialisme  : il a en revanche choisi très tôt de ne jamais pontifier. Son œuvre mérite ainsi toute notre attention : courant du Grand Siècle à mai 68, de la Saint-Barthélemy à Guy Debord, elle trace dans la pensée contemporaine un chemin d’exception, ouvrant à une compréhension renouvelée des révolutions morales qui infléchirent les trajectoires historiques des sociétés d’hier, et qui forgeront celles de demain.

Avec les contributions de : Jean-Marie Apostolidès, Benito Barja, Sandrine Berrégard, Jérôme Cabot, Joëlle Chambon, Ninon Chavoz, Corinne Grenouillet, Caroline Julliot, Anthony Mangeon, Rocío Munguía Aguilar, Benoît Peeters, Bianca Romaniuc-Boularand, Sylvano Santini, Franck Salaün, Anthony Saudrais, Jennifer Tamas.

 

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Actualités de l'ITI Lethica
news-16480 Fri, 26 Apr 2024 09:49:06 +0200 Reportage de France 3 sur le Diplôme Universitaire Lethica /en/news/piece-of-news/reportage-de-france-3-sur-le-diplome-universitaire-lethica Diffusé le 23 avril 2024 En savoir plus sur le DU Lethica (cursus et inscriptions)

 

Quelques productions du parcours Bibliothérapies

 

 

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Actualités de l'ITI Lethica
news-16401 Thu, 25 Apr 2024 17:00:00 +0200 Presentation “Footprint Justice” by Paolo Cirio /en/news/piece-of-news/footprint-justice-presentation-du-projet-de-paolo-cirio-1 Artist and activist Paolo Cirio will present his research about climate justice and his campaign promoting free public transportation, questioning the concept of the carbon footprint - who should pay? Artist Paolo Cirio will present his new project Footprint Justice for the Lethica Institute of Strasbourg University.

During his residency, Cirio launched a campaign to address the ethics of climate change, aiming to make them accessible to everyone. His new campaign, Footprint Justice, advocates for free public transportation funded by taxing major fossil fuel firms. As an artistic provocation, the campaign is promoted on trams, buses, and trains with flyers, in the streets with posters, and on social media with videos. Employing subtle irony, the project seeks to popularize the ethics behind the concept of the Carbon Footprint, highlighting the accountability of major fossil fuel companies like Total Energy and critiquing weak European climate policies. Ultimately, Cirio designed a petition in the form of postcards mailed to the European Commission, advocating for a more equitable Carbon Tax across Europe and for subsidizing public transportation over fossil fuels. For this initiative, Cirio collaborated with climate activist groups in France.

During the presentation, Paolo Cirio will introduce his new project and his research on the concepts of Climate Justice and the Carbon Tax. Additionally, Cirio will showcase his extensive work on climate change, including a series of fine art pieces, activist campaigns, and exhibitions. Parallel to this project, Cirio has also authored a new book, which represents the culmination of years of research into the ethics and aesthetics of climate change. Titled Climate Tribunal, the book specifically addresses the accountability of the fossil fuel industry, integrating philosophical, historical, political-economic, and legal perspectives.

The project Footprint Justice is commissioned by the Lethica Institute of the Strasbourg University. Paolo Cirio has been an artist in residency at the Lethica Institute and lecturer with his course “Ethics of Climate Aesthetics” in the academic year 2023-2024.

 

 

 

Website

Footprint-Justice.com

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 Climate Tribunal (pdf) or buy it online

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news-16327 Wed, 17 Apr 2024 17:00:00 +0200 Assembler les institutions, défaire les modèles. Le pouvoir performatif du droit et la politique de la juridification /en/news/piece-of-news/assembler-les-institutions-defaire-les-modeles-le-pouvoir-performatif-du-droit-et-la-politique-de-la-juridification Conférence de Natascia Tosel L'ITI Lethica propose un cycle de conférences coordonné par Matilde Manara (CL, UR 1337) dans le cadre de son postdoctorat : L'art du modèle : entre esthétique, éthique et épistémologie.

La deuxième conférence sera prononcée par Natascia Tosel : Gilles Deleuze, dans "Instincts et institutions", définit les institutions humaines comme des modèles pour l'action. À partir de cette trame conceptuelle entre l'institution et le modèle, l'intervention se propose comme une tentative de repenser les deux en dehors des catégories de représentation et de stabilité ou de durée, avec lesquelles ils ont été traditionnellement associés. Au contraire, une constellation conceptuelle différente sera mobilisée, liée aux notions de performativité d'une part et de processus d'autre part. Dans le but de réimaginer à la fois les institutions et les modèles, nous analyserons à titre d'exemple la manière dont les acteurs sociaux utilisent de plus en plus le langage juridique comme moyen politique et sémiotique pour traduire de nouveaux modèles de conduite qui visent à transformer (faire et défaire) les institutions.

Natascia Tosel a obtenu son doctorat en philosophie en 2017 à l'Université de Padoue et à l'Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis avec une thèse sur la philosophie du droit de Gilles Deleuze. Elle est actuellement chercheuse post-doctorante à l'Institute for Cultural Inquiry Berlin, où elle fait partie d'une équipe interdisciplinaire menant des recherches sur la valeur épistémique, ontologique, politique et esthétique des modèles dans les sciences humaines. Parallèlement, elle développe un projet de recherche sur les processus actuels de "juridification" de la politique et, en particulier, sur la production de discours juridiques liés aux catégories de genre et de sexualité. Elle a publié une monographie sur Gabriel Tarde (Derive Approdi, 2022) ainsi que de nombreux articles dans des revues nationales et internationales. Elle a travaillé de manière extensive sur le thème de l'institution à partir de ses interprétations dans la philosophie.

(Entrée libre dans la limite des places disponibles)

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news-16399 Tue, 09 Apr 2024 17:11:45 +0200 Annie Lulu, Peine des Faunes /en/news/piece-of-news/annie-lulu-peine-des-faunes Paris, Julliard, 2022, 311 p. Saga familiale, le deuxième roman d’Annie Lulu s’étend sur plus d’un demi-siècle et cinq générations. L’histoire commence dans la Tanzanie des années 1980, pour s’achever dans l’Écosse des années 2040 ; elle met en scène les luttes d’une lignée de femmes, d’Omra l’ancienne, qui coordonne la résistance d’un village aux tentatives d’expropriation d’une compagnie pétrolière venue racheter et creuser les terres ancestrales pour y faire passer un oléoduc, à Jina et Viviane, qui fuient leur père assassin, en passant par « Rébecca, que tout le monde surnommait Nyanya, grand-mère, à cause de la ressemblance frappante qu’elle avait avec sa grand-mère maternelle morte en couches » (p. 17), et qui transmet à sa fille Margaret un profond respect pour tous les vivants, qu’elle a elle-même hérité d’Omra. Dans cette famille, en effet, « une mère ne mange pas les enfants des autres mères » (p. 44), mais plus que dans les traditions animistes africaines, ce véganisme pionnier s’ancre d’abord dans une réinterprétation radicale de la Genèse : « C’est dans un jardin qu’Il nous a placés en premier, pas dans une boucherie. […] Il nous a dit d’abord, il nous a ordonné en premier : Tous les arbres du jardin, tu peux t’en nourrir » (p. 45).

Le refus du sang et de la nécessité de tuer d’autres animaux débouche alors sur une condamnation générale de la violence ainsi que sur une défiance foncière envers les hommes qui « aiment la viande » (p. 44) et, partant, sont d’une agressivité sans frein : « ils nous tuent, ils nous violent, ils nous battent, […] ils font la même chose à toutes les femelles qui habitent sur terre, qu’on soit leur vache, leur mère, leur fille ou leur femme » (p. 127). Malgré cet avertissement reçu de sa mère, qui revient comme un leitmotiv tout au long du récit (p. 179, p. 185), Margaret n’échappe pas à son destin de victime, mais son féminicide est aussi l’occasion romanesque de resserrer les liens intergénérationnels entre ses filles, Jina et Viviane, et leur grand-mère Rebecca (« Nyanya »).

Quand cette dernière décède à son tour, fin 2022, le récit bascule résolument dans l’anticipation : Jina retourne en Tanzanie, dans le village de sa grand-mère Omra, tandis que Viviane, devenue mère, part s’installer en Écosse avec son mari, Ari, et leur fils Jacob. En quelques pages s’installe alors l’apocalypse. « L’arrivée massive de nombreux réfugiés économiques et climatiques » (p. 252) bouleverse en effet profondément les sociétés européennes, tandis que « la situation catastrophique des espèces animales » (p. 253), menacées d’une extinction de masse, engendre leurs propres migrations incontrôlées : c’est « la Peine des faunes » (p. 253), qui donne son titre au roman et divise bientôt les populations humaines en tueurs ou en protecteurs des faunes. Une forme d’utopie n’en voit pas moins le jour : « ce pour quoi Omra s’était battue toute sa vie durant, la reconnaissance des faunes, de leur personnalité juridique, l’adoption générale d’une alimentation à base de plantes, l’interdiction absolue de tuer, se produisait et était devenu le nouvel idéal sociétal, la nouvelle normalité culturelle » (p. 254-255).

La dernière partie du roman (« Un ») ouvre alors la voie à une forme de réconciliation entre hommes et femmes, tout comme entre bêtes et humains : avec la mort naturelle de Samuel, l’assassin de Margaret, c’est aussi « un vieux monde » qui entre « dans sa tombe » (p. 311), tandis qu’une nouvelle génération d’hommes – à commencer par Jacob, l’enfant de Viviane, et son propre fils à naître, dans la dernière page du récit – se tient désormais « dans le sillage des femmes avec la vie au poing » (p. 312).

Peine des Faunes relève, à de nombreux égards, de la fiction slipstream : cette saga familiale, comme on l’a présentée d’emblée, se déploie en effet à la croisée de plusieurs genres littéraires ou sous-genres romanesques, glissant insensiblement de l’un à l’autre au fil de ses trois parties. Ce qu’on pouvait initialement lire comme un roman réaliste de la filiation et de la transmission, avec des liens maintenus, rompus, ou renoués selon que le récit se centre sur telle ou telle figure féminine dans la première partie (« Piliers de la création », p. 1-143), se mue en roman de la migration – que cette dernière soit interafricaine, de l’Éthiopie à la Tanzanie, extra-africaine, avec les départs consécutifs pour l’Europe de Samuel, de sa famille, puis de Nyanya venue rejoindre ses petites filles, après l’assassinat de leur mère Margaret, ou encore intra-européenne, avec les allers-retours de Viviane et Nyanya entre l’Angleterre et la France – dans sa deuxième partie (« Géographie des vivants », p. 145-266). Mais dès la page 244, le récit s’engage également dans la voie de l’anticipation, par une série d’ellipses et de résumés des catastrophes écologiques, économiques, politiques, sanitaires, sociales qui frappent les sociétés européennes et africaines à compter des années 2030. La dernière partie (« Un ») offre une clôture provisoire avec la résolution inattendue de l’intrigue familiale et l’apparition de quelques lueurs d’espoir qui tiennent alors autant au fantastique (le regain de « l’Éclat » qui habite les femmes et qu’incarne au premier chef l’aïeule éthiopienne, Omra, désormais âgée de plus de 130 ans) qu’à une forme renouvelée d’animisme (les manifestations de l’esprit de Nyanya à travers divers oiseaux qui accompagnent les personnages).

En empruntant à divers genres, Peine des faunes intéresse aussi son lecteur par sa combinaison de duplicité et de binarité. L’intrigue est en effet constamment double, tout à la fois centrée sur la condition des femmes et celle des faunes, face aux hommes qui exercent sur elles une domination dégénérant en violences physiques et sexuelles pouvant aller jusqu’aux meurtres. Passé et futur sont également mêlés, la philosophie anti-spéciste d’Omra s’exprimant tout aussi bien dans le passé (les années 1980, p. 59) que dans le futur (les années 2030, p. 254), tandis que son combat écologique contre l’installation d’un oléoduc, initié dans les années 1980, se voit aussi reconduit dans les années 2030. Enfin, dystopie et utopie s’imbriquent sans cesse – cette dernière s’incarnant notamment dans des lieux refuges, comme le jardin d’Omra, celui de Nyanya, ou encore dans les repaires conçus par les militants écologistes pour protéger les animaux des violences des fauneurs, dans la deuxième partie du roman.

On voit enfin, par ces quelques espaces utopiques, comment la fiction d’Annie Lulu se joue subtilement d’un imaginaire biblique, tout à la fois repris et détourné. Si la défense de l’environnement contre les exactions extractivistes des puissances pétrolières et leur projet de pipeline s’apparente à la préservation d’un jardin d’Éden contre l’immixtion d’un serpent noir (p. 70, p. 73, p. 75, p. 85, p. 248), et si la catastrophe climatique et la lutte contre la sixième extinction des espèces ressemblent respectivement au déluge et à la salvation offerte par l’Arche de Noé dans le livre de la Genèse, un infléchissement significatif s’opère dès le début du récit. Ce n’est plus en effet la femme mais bien l’homme qui, par sa convoitise et son tempérament violent, introduit le péché dans le paradis terrestre, tandis que la matriarche Omra incarne plutôt un lien privilégié avec le divin : « fille d’un ange ou bien d’un séraphin et de sa mère morte en couches, descendante de la tribu de Dan dont tous les habitants du Gondar vantaient la ressemblance exacte avec Ève » (p. 60), elle se caractérise autant par « l’Éclat » qu’elle transmet uniquement à ses filles que par ses superpouvoirs naturels – elle possède en effet le « don de faire croître n’importe quelle semence » et celui de « purifier l’eau » (p. 60). Enfin son arrière-petit fils, Jacob, qui mettra fin à l’intrigue familiale en refusant finalement de tuer Samuel pour venger sa grand-mère Margaret, est lui-même affecté d’une claudication – non point, comme le Jacob biblique, à la suite d’un combat avec un ange, mais parce qu’en tant qu’homme il porte ainsi « la séquelle du combat de toutes les femmes dont je suis le fils, contre les forces obscures et humaines de la nuit du monde. Et ce cadeau me fait voir les choses telles qu’elles sont. De travers », affirme-t-il au début de la troisième partie (p. 269). En refusant d’obéir à la loi du talion pour choisir finalement la voie complexe du pardon et de la non-violence, Jacob introduit donc un basculement éthique qui fait par ailleurs résonner ce récit avec plusieurs thématiques de Lethica.

Il y a d’abord la question du faire cas ou des différentes manières de prendre soin, à commencer par celles des femmes entre elles, selon une forme de solidarité sororale ou intergénérationnelle où se découvrent malgré tout quelques erreurs fatales – Rebecca ne s’est pas toujours bien occupée de ses enfants selon Omra, et a ainsi perdu « l’Éclat », délaissant notamment sa dernière née, Oria, et abandonnant finalement Margaret à son sort de femme battue et violée, quand elle aurait dû l’inciter à partir en montrant elle-même l’exemple, plutôt que de se résigner au confort d’une vie conjugale sans autonomie (p. 152-153). Il y a ensuite l’enjeu récurrent de l’éthique animale ou de la reconnaissance, du respect et de la protection à accorder aux diverses faunes, selon l’exigence d’Omra en Afrique (p. 59, p. 68, p. 84-85) ou celle des Protecteurs en Europe (p. 197, p. 214, p. 236). Il y a enfin la question des révolutions morales, ou des changements de la sensibilité et des mutations des comportements, face aux violences spécistes et carnistes.

Et la Peine des faunes arriva, stupéfiante : des animaux sauvages ou domestiques se regroupaient, se mêlaient, affolés, et traversaient en hordes, indistinctement, des zones agricoles et des villes dans certaines directions, la plupart du temps des forêts, sans que personne ne sache pourquoi. Cela avait lieu aussi avec des bancs d’animaux marins. Des images impressionnantes de ces hordes circulèrent partout. Des défenseurs des droits humains s’étaient joints massivement aux défenseurs des droits des animaux pour la première fois et bloquaient les fermes, libéraient et emmenaient par camions vers des refuges subventionnés les animaux qui y étaient enfermés, menaient des actions en faveur de la fin des contrats des employés des derniers abattoirs avec indemnisations pour dommages psychologiques et reconversions. […] Les pertes économiques faramineuses, la banqueroute de plusieurs grandes fermes laitières, les scandales successifs d’hygiène et de santé publique, finirent par convaincre une partie importante de l’opinion que l’arrêt de l’exploitation animale était souhaitable et même indispensable à la protection des droits humains. […] Ce à quoi Viviane et Ari rêvaient vingt-cinq ans auparavant, ce pour quoi Omra s’était battue toute sa vie durant, la reconnaissance des faunes, de leur personnalité juridique, l’adoption générale d’une alimentation à base de plantes, l’interdiction absolue de tuer, se produisait et était devenu le nouvel idéal sociétal, la nouvelle normalité culturelle. […] Les mesures de protection animale étaient acceptées en général comme des ajustements nécessaires pour le climat, des mesures de prophylaxie au profit des humains et des autres faunes, mais toujours pas unanimement et Jacob vit donc, de ses yeux, la folie aveugle des fauneurs, issue de leur entêtement stupide ou bien de leur illusion de la permanence, ou bien d’un mélange des deux. (p. 253-254 et p. 263).

Le récit montre également que les propositions peuvent radicalement varier, en matière de protection des droits des animaux : l’arrière petit-fils d’Omra, Jacob Taub, devient en effet d’abord célèbre pour avoir défendu, dans un « court et percutant essai : Théorie de la légitime défense par substitution, […] la possibilité pour tout animal humain d’intervenir y compris en donnant la mort dans un cas de meurtre imminent d’une créature » (p. 266). Inversement, son épouse Éti continue de maintenir l’exigence d’une éthique non-violente plutôt que de céder à la tentation du talion ou à la légitimation de l’homicide au nom de l’anti-spécisme : « Tu ne peux pas ôter la vie à quelqu’un sur la base d’un raisonnement a posteriori, Jacob. Ce n’est pas la justice, ce n’est pas de la protection, mais de la vengeance » (p. 276).

Dans les conflits qui structurent sa narration, comme dans les dissensions qui traversent régulièrement les échanges entre ses principaux personnages, Annie Lulu a de toute évidence choisi, avec Peine des Faunes, d’inquiéter plutôt que de réconforter ses lecteurs. Sa fiction relève pleinement, de ce point de vue, du genre émergent du Near Chaos qui, selon ses théoriciens Simon Bréan et Guillaume Bridet, consiste aujourd’hui à « situer l’histoire dans un avenir proche », « pousser très loin tous les curseurs », « faire de notre monde en crise un ressort de l’intrigue », « imposer des fictions heuristiques et critiques » et finalement « mettre le lecteur en alerte ».

Anthony Mangeon - Configurations littéraires

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news-16263 Mon, 08 Apr 2024 17:00:00 +0200 « Le Parlement des Générations » - le Laboratoire des cas de conscience /en/news/piece-of-news/le-parlement-des-generations Lethica vous convie à la restitution du deuxième scénario élaboré dans le cadre du « Laboratoire des cas de conscience » du Diplôme Universitaire Lethica

Intitulé « Le Parlement des Générations » et inspiré par la lecture de plusieurs oeuvres littéraires recensées dans le Lethictionnaire, le scénario élaboré cette année par les étudiants portera sur les enjeux éthiques du changement climatique et de la transition écologique. Il mettra en situation la ville de Strasbourg et le campus de l'Unistra, dans un futur proche, en tant que théâtre de changements sociaux provoqués par une catastrophe sismique ayant coupé toute communication au-delà des frontières alsaciennes.

Si vous souhaitez participer à cette expérience de scenario planning et aux débats qu’elle ne manquera pas susciter, vous pouvez vous inscrire en suivant ce lien avant le 2 avril.

  • Organisé par Ninon Chavoz, responsable pédagogique du DU Lethica, et les étudiant·es co-créateurs du scénario, Laura Braun, Dimitri Corraze et Vittoria Dell'Aira.
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Agenda de l'ITI Lethica
news-16251 Thu, 04 Apr 2024 17:30:00 +0200 Conférence : "Mon corps Mon moi" /en/news/piece-of-news/conference-mon-corps-mon-moi par Catherine Desprats-Péquignot, MCF HDR honoraire de l'Université Paris-Cité, psychanalyste et psychologue clinicienne Ce n’est pas d’aujourd’hui que les humains ont à se débrouiller comme ils peuvent avec les données de leur condition d’êtres mortels et sexués, ses limites et ses contraintes. Mais aussi qu’ils aspirent à s’en délivrer.

Vers la mi-temps du XX° siècle des avancées révolutionnaires et, depuis, des évolutions incessantes dans le champ des sciences, des techniques, des pratiques, ont remis en question ces données et le champ des possibles, attisant l’espoir d’accéder, de diverses manières, disons, en reprenant Freud : à tout ce qui semblait inaccessible à leurs souhaits ou qui leur était interdit.

En ces débuts du XXI° siècle, le corps qui est désormais aussi bien scène intime du « vécu » singulier d’un sujet que devenu scène publique, paraît bien être le lieu nodal, dans son réel de chair ou ses images, d’une bataille toujours en cours pour parvenir à ces conquêtes.

 

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Conférence organisée par les étudiant·es du DU Lethica.

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news-16319 Wed, 27 Mar 2024 16:12:40 +0100 Cora Diamond, L’Importance d’être humain et autres essais de philosophie morale /en/news/piece-of-news/cora-diamond-limportance-detre-humain-et-autres-essais-de-philosophie-morale traduit de l'anglais par E. Halais, J.-Y. Mondon, et S. Laugier, Paris, PUF, 2011. Les articles réunis dans L’importance d’être humain introduisent la pensée de la philosophe américaine Cora Diamond dans le contexte francophone. Diamond dialogue avec la tradition analytique et morale anglophone en développant une réflexion personnelle : celle-ci a pour champ d’investigation principal l’imagination morale. En ce sens, la philosophe se situe dans le sillage d’une réflexion sur le rapport entre mimesis romanesque, participation du lecteur et incidences morales, réflexion qui remonte à Aristote, passe par Kant et se prolonge avec Martha Nussbaum. À la différence des penseurs qui l’ont précédée, Diamond propose toutefois une conception élargie du rapport entre intellect et sensibilité, et aborde la fiction (ici comprise au sens large du terme) en tant qu’expérience de décentrement à la fois cognitif et éthique. Autrement dit, Diamond nous invite à considérer la fiction comme un moment où il nous est donné de nous pencher sur des situations théoriques (les puzzling cases de la philosophie analytique) à la fois possibles et improbables, dans lesquelles nos principes, nos valeurs et nos déductions ne s’appliquent pas, mais qui nous permettent de redéfinir notre rapport au monde et aux autres.

Ainsi, dans l’essai intitulé « Le cas du soldat nu », consacré à Robert Graves et à George Orwell, Diamond se penche sur le langage choisi par les deux écrivains dans leurs récits de guerre. Elle remarque que les cas de soldats qui ont choisi de ne pas tirer sur l’ennemi désarmé racontés dans ces récits sont pour la plupart interprétés comme des témoignages de la reconnaissance d’un universel droit à la vie (et donc comme des exemples de moralité). Selon la philosophe, notre façon d’interpréter ces histoires dépend cependant plus « de la conception que des hommes comme Orwell et Graves avaient du fait de servir en soldat » ou « du fait d’être impliqué dans un conflit armé avec d’autres hommes » que d’une conscience profonde de l’autre en tant qu’humain ayant droit à survivre. De telles conceptions, précise Diamond, « peu[vent] émerger de certaines chansons que les soldats ordinaires choisissent de chanter […] » (p. 108) : autrement dit, de fragments d’expérience vécue par les écrivains dans des situations concrètes de solidarité, mais aussi de doute, de peur ou de dégoût. C’est pour cette raison qu’il n’y a, selon Diamond, « aucune nécessité à tenter d’introduire de force dans ces cas une reconnaissance de droits sous-jacente à la répugnance à tirer sur le soldat nu, ou sur le soldat qui court en tenant son pantalon » (p. 109).

Dans ce chapitre comme dans d’autres (dont celui qui donne le titre au volume, « L’importance d’être humain », ou « Manger de la viande, manger des gens » et « Perdre ses concepts »), l’autrice se confronte aux différentes tentatives de philosophes ou d’écrivains de puiser dans le vocabulaire de la morale ou de l’éthique pour y trouver de quoi expliquer une expérience vécue par eux-mêmes ou par les autres. La relation entre, d’une part, le fait qu’une personne réelle ou fictive puisse faire cas en s’élevant en un exemple de conduite et, d’autre part, le fait que cet exemple nous encourage à prendre soin de nous et des autres, se trouve ainsi renversée. Ce qui intéresse Diamond, ce n’est en effet pas d’établir quel est le champ d’action de l’éthique. En suivant Wittgenstein, elle maintient que cette dernière n’est pas un domaine spécifique : il s’agit plutôt d’une attitude qui nous permet de reparcourir les produits de notre imagination en cherchant à comprendre de quels éléments ordinaires leur langage est composé. Il n’est alors pas pertinent de parler de valeurs morales universelles dont on se servirait pour nous orienter dans notre vie, mais plutôt d’un ensemble de pratiques qui nous permettent de porter notre attention sur ce qui nous interroge chez l’autre (un inconnu, un étranger, un animal). « La communication en matière de morale, comme en beaucoup d’autres, inclut l’exploration de ce qui permettra aux protagonistes de se rejoindre mutuellement » (p. 39). Or cette possibilité ne dépend pas de l’existence d’une pratique : « Nos pratiques sont exploratoires », affirme-t-elle en se référant à la fois à sa pratique de philosophe et à l’imagination morale telle qu’elle agit en nous « et c’est en vérité seulement au travers d’une telle exploration que nous en venons à une vision complète de ce que nous pensions nous-mêmes, ou de ce que nous voulions dire (ibid.).

Diamond suggère que la valeur d’une expérience, qu’elle soit vécue personnellement ou par l’interposition d’une œuvre d’art, peut avoir sur nous une influence d’autant plus durable qu’elle demeure en partie incompréhensible. En cela, notre idée d’une vie morale s’avère être inextricablement liée à notre idée d’une vie tout court, car plus que de principes de conduite, elle se compose d’un ensemble de pratiques que l’imagination nous fournit et qui se révèlent à la fois nécessaires et défaillantes. Nécessaires, car elles viennent compléter nos principes par une série d’images ou des récits par lesquels nous pouvons les transformer de concepts en formes de vie ; et défaillantes, car le but de l’imagination morale est de nous accompagner dans la critique de ces mêmes récits ou images et, lorsqu’ils ne résonnent plus avec notre expérience, à les rejeter.

Matilde Manara - Configurations littéraires

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news-16318 Wed, 27 Mar 2024 16:09:21 +0100 Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie /en/news/piece-of-news/charles-taylor-multiculturalisme-difference-et-democratie Multiculturalism and the Politics of Recognition: An Essay, Princeton UP, 1994 ; traduit de l’anglais (Canada) par Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 2009. En se penchant sur l’évolution des sociétés occidentales au cours de la seconde moitié du XXe siècle (et en particulier dans les années 1980), le philosophe canadien Charles Taylor étudie le phénomène par lequel une communauté réclame aux institutions la reconnaissance de sa différence par rapport aux autres membres d’un pays ou d’une région. Au long de son pamphlet, publié en 1994 et rapidement devenu l’un des textes centraux dans le débat, l’auteur s’interroge sur la demande de reconnaissance adressée aux gouvernements de la part de sujets ou de groupes ayant souffert de la domination sociale et politique de ces mêmes gouvernements. Le multiculturalisme, que Taylor affirme soutenir, ainsi que son essor dans un contexte marqué par l’essor d’une culture de l’individu, soulève en effet une série de questions concernant le sens même du terme reconnaissance et sur son application concrète dans des états démocratiques. Ceux-ci se trouvent plus que jamais amenés à choisir entre une politique libérale ou « d’égale dignité » (p. 21) : autrement dit, ils prônent l’égalité stricte entre les citoyens sans prendre en compte la singularité de chacun. En même temps, ces états opèrent une « politique de la différence » (ibid.), reconnaissant et valorisant l’unicité de chaque culture, groupe ou individu. Si la première forme de politique finit souvent par obliger les minorités à se conformer au système dominant, la deuxième risque d’enlever à l’état son rôle régulateur et d’encourager l’essor de conflits identitaires. Lorsque nous reconnaissons quelqu’un, précise Taylor, nous ne pouvons que lui accorder une valeur et une place spécifiques au sein de la société : or le risque dans cette démarche réside dans le fait que la redistribution de ces valeurs et de ces places engendre des nouvelles formes d’inégalité.

Pour mieux comprendre la nature des inégalités contemporaines, l’auteur se propose de remonter aux sources du problème pour identifier quels changements dans notre idée de subjectivité ont conduit au conflit identitaire. Le premier changement concerne l’affaiblissement des hiérarchies sociales qui étaient fondées, jusqu’au XVIIIe siècle, sur la notion d’honneur : l’idée que certains individus valent plus que d’autres dépendait de caractéristiques ou d’actions les distinguant du commun des mortels. En opposition à la notion d’honneur, remarque Taylor, à la fin de l’époque moderne se développe progressivement la notion de dignité : qualité la plus essentiellement propre à l’homme, la dignité est de moins en moins conçue en termes aristocratiques (la supériorité d’un individu qui s’affirme par un acte de courage ou de force), et de plus en plus en termes universalistes et égalitaires (le respect profond des autres en tant que pairs).

La prémisse sous-jacente à un tel changement consiste dans l’inclusion, au sein même de la notion de dignité, de la totalité des valeurs qui composent la démocratie. Un deuxième changement, que le philosophe situe à la fin du XVIIIe  siècle et qui est caractérisé par une nouvelle conception de l’identité, reconfigure ultérieurement le rapport entre particulier et universel. C’est l’essor de l’idéal d’« authenticité », notion qui voit le jour en parallèle avec celle de l’idée selon laquelle les êtres humains seraient dotés du sentiment intuitif de ce qui est bien et mal. « Le point de départ original de cette doctrine », précise-t-il, « était de lutter contre une vision rivale selon laquelle connaître le bien et le mal relevait du calcul des conséquences, en particulier celles liées à la récompense et à la punition divines » (p. 28). Penser que la distinction entre le bien et le mal n’est pas une question de calcul aride, mais une intuition ancrée dans nos sentiments, marque un tournant crucial dans notre façon d’appréhender le monde et les autres. « La moralité possède, en un sens, une voix intérieure. La notion d’authenticité découle d’un déplacement de l’accent moral dans cette idée » (ibid.). Largement étudié dans son livre le plus connu, Les Sources du moi (Sources of the Self, 1989), Taylor avance que le paradigme de l’authenticité en tant que véritable révolution morale a lui aussi été soumis à des profondes modifications. Jean-Jacques Rousseau joue le rôle de pivot dans ce sens, car il est le père d’une série de philosophies de l’exploration de soi qui font de la quête de l’authenticité le socle de leurs argumentations, mais aussi le levier d’un engagement concret. Dans son œuvre, le jugement moral ne se réfère plus à une entité transcendante, mais à une source intérieure qui s’exprime dans le dialogue du sujet avec soi-même.

Et pourtant, c’est dans cette même théorie que se trouvent les bases du conflit que constate Taylor à l’époque contemporaine. L’auto-détermination prônée par Rousseau conduit à une « tyrannie homogénéisante » (p. 36) qui défait les liens sociaux au profit de la réalisation personnelle, et d’une société réduite à un ensemble d’atomes désagrégés. C’est ce que Taylor nomme le paradigme « expressiviste », qui dominera à l’époque romantique et qui, avec Hegel, entraînera des revendications réactionnaires contre l’égalité et la démocratie que l’idéal rousseauiste se devaient en principe de défendre. L’argument de fond de ces revendications repose, selon Taylor, sur l’idée que la reconnaissance forge l’identité. « Les groupes dominants ont tendance à renforcer leur hégémonie en inculquant une image d’infériorité chez les subordonnés. La lutte pour la liberté et l’égalité doit donc passer par une révision de ces images. Les programmes multiculturels sont destinés à contribuer à ce processus de révision » (p. 66). Si les sociétés actuelles se tournent vers le multiculturalisme, c’est qu’elles sont devenues également plus ouvertes à accueillir en leur sein des minorités dont les fondements culturels sont en conflit avec ceux de la société au sein de laquelle ils se trouve. Le besoin de reconnaître cette diversité devient dès lors essentiel au maintien de l’équilibre entre les différentes communautés.

Matilde Manara - Configurations littéraires

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