V13 d’Emmanuel Carrère, ou l’éthique en question(s)

Dans l’œuvre d’Emmanuel Carrère, écrivain, scénariste et metteur en scène, L’Adversaire marque un tournant dans la mesure où, avec et depuis cette œuvre, il a abandonné le roman proprement dit pour aller vers l’écriture biographique. Qu’il y traite de sa vie (comme dans Yoga) ou de celle d’autrui (comme dans Limonov), il n’hésite pourtant pas à rester plus écrivain que biographe. La première question éthique que pose l’existence même de V13 (2022), son dernier ouvrage, réside bien dans cette tension-là : fallait-il oser faire un objet littéraire, et non une simple chronique journalistique, de ce procès de l’horreur terroriste ayant causé cent trente morts et quatre cent treize blessés la nuit du 13 novembre 2015 à Paris ?

La démarche de Carrère est singulière dès l’origine : l’écrivain s’impose en effet de venir tous les jours à l’audience, contrairement à ceux qu’il nomme les « journalistes touristes » qui ne viennent que pour des moments identifiés comme « forts ». Le traitement littéraire de l’événement permet ensuite de lui restituer sa force, son intimité, ses contradictions, sa vérité, subjective assurément, mais une vérité bien plus « vraie » que celle d’une description qui se voudrait impossiblement objective de la réalité.

La deuxième question éthique que n’hésite pas à poser Carrère lui-même dans V13, même si c’est une question récurrente de la défense d’accusés de crimes ignobles, est justement celle-ci : tout est-il défendable, et donc, des avocats devaient-ils accepter de défendre Salah Abdeslam ? À cette question, Emmanuel Carrère répond, avec les avocats eux-mêmes, en faisant la différence entre la défense de l’homme qui a commis le crime et l’adhésion à sa cause.

Enfin, la dernière question éthique, majeure, abordée par V13, est évidemment celle du verdict prononcé contre Salah Abdeslam : pour la sixième fois seulement dans l’histoire de la justice française, un homme est condamné à la perpétuité incompressible, la plus haute sanction du Code Pénal qui rend quasiment inenvisageable toute possibilité de remise en liberté. Et pour la première fois cette peine est prononcée contre un homme qui n’est pas allé (peu importe finalement pour quelle(s) raison(s)…) au bout de son crime.

V13 pose admirablement la question de savoir si cette condamnation extrêmement lourde est justifiée ou non dans le cas d’un crime non-commis directement : existe-il des cas où l’intention du crime es condamnable au même titre que le crime lui-même ?

 

Patrick Adler