L’essor du littéraire est-il le fruit d’une crise de l’exemplarité ?

A la fin du siècle dernier, il semblait relativement évident que l’essor de la littérature coïncidait avec une crise de l'exemplarité. Selon cette logique, avant la modernité, les textes narratifs, et notamment les textes courts, avaient essentiellement une visée exemplaire : la narration d’une histoire servait à illustrer une maxime morale, qui pouvait porter bénéfice aux lecteurs. Selon Susan Suleiman (Susan Suleiman, « le récit exemplaire », in Poétique, n. 32, 1977, p. 468-489), la poétique de la narration se doublait alors d’une injonction pragmatique : le récit s’adressait au lecteur pour qu’il applique ce qu’il venait de lire, de sorte à changer sa manière de faire et d’être. En revanche, au moment de l’essor de la modernité, la littérature viendrait s’émanciper de la morale pour devenir une forme autonome, dégagée de tout impératif pédagogique. La poétique du texte prime alors sur sa pragmatique ; l’histoire n’est plus l’exemple d’une vérité morale et son sens devient ambigu et polysémique ; la lecture n’est pas une activité didactique mais une démarche ludique qui sert le plaisir et le délassement du lecteur. La crise de l’exemplarité permettrait alors l’avènement de textes proprement « littéraires ».

L’hypothèse d’une crise de l’exemplarité est d’abord formulée par John D. Lyons dans Exemplum, the Rhetoric of Example in Early Modern France and Italy (Princeton, Princeton University Press, 1989). L’auteur passe en revue les théories antiques et propose de définir l’exemple comme une forme fondée sur la multiplicité (les exemples sont pluriels), sur l’extériorité (il n’analyse pas l’intériorité des personnages, mais leurs actions), la rareté (les exemples sont souvent des cas rares et exceptionnels), l’artificialité (les exemples n’existent pas indépendamment d’un usage moral ou didactique), l’indécidabilité (l’exemple suscite la réflexion au lieu de la bloquer), et enfin sur l’excès (l’exemple propose des détails historiques ou concrets qui dépassent le cadre de l’exemplification). John D. Lyons s’applique ensuite à analyser l’évolution des formes exemplaires de Machiavel à Madame de Lafayette. Pour lui, « la nouvelle est le genre qui tente ou prétend montrer le monde à travers des exemples, tandis que le roman du dix-septième siècle montre que toute quête d’exemple est vaine » (p. 72, je traduis). L’histoire littéraire, de la nouvelle au roman, serait alors l’histoire d’une crise, où les formes exemplaires perdent progressivement tout pouvoir d’exemplification.

Les critiques cherchent à expliquer les raisons qui suscitent cette crise : selon François Rigolot, elle est causée par l’essor de l’individualisme (« The Renaissance Crises of Exemplarity », Journal of the History of Ideas octobre 1998, vol. 59, n. 4, p. 557-563), mais selon Alexander Gelley la pluralité et la diversité des exemples manifeste surtout leur inefficacité morale (Unruly Examples, on the Rhetoric of Exemplarity, Stanford, Stanford University Press, 1995). Michel Jeanneret associe la crise de l’exemplarité au déclin de la Renaissance : vers la fin du XVIe siècle, il semblerait impossible à des auteurs comme Montaigne de pouvoir tirer un enseignement général à partir de cas particuliers, en raison de la pluralité particulière et accidentelle de l’expérience vécue (« The Vagaries of Exemplarity : Distortion or Dismissal ? », Journal of the History of Ideas, octobre 1998, vol. 59, n. 4, p. 565-579). Un numéro du Journal of the History of Ideas (octobre 1998, vol. 59, n. 4) est entièrement consacré à la question de la crise de l’exemplarité. Karlheinz Stierle, dans un article important (« Three Moments in the Crises of Exemplarity: Boccaccio-Petrarch, Montaigne, and Cervantes », ibid., p. 181-595) en retrace les étapes : Boccace serait le premier à remettre en cause l’idée que l’on puisse tisser des analogies pour tirer une vérité générale de l’expérience individuelle, parce que l’œuvre de la fortune brise les liens de l’analogie. Montaigne refuse à l’exemple le pouvoir d’exemplifier et inaugure par ce geste l’anthropologie des moralistes. Cervantès enfin manifeste le clivage infranchissable qui sépare la morale et le récit raconté. Dans le même volume, Timothy Hampton (« Examples, Stories, and Subjects in Don Quixote and the Heptameron », ibid., p. 597-611) et François Cornilliat (« Exemplarities : A Response to Timothy Hampton and Karlheinz Stierle », ibid., p. 613-624) développent et explorent l’idée d’une « crise » de l’exemplarité. Deux articles, légèrement antérieurs, semblent confirmer leurs hypothèses : Michelangelo Picone (« Gioco e/o letteratura » [1997] in Boccaccio e la codificazione della novella, letture del Decameron, Ravenna, Longo, 2008, p. 63-65) distingue radicalement l’exemple (didactique) de la nouvelle (ludique). Joaquim Küpper (« Affichierte Exemplarität, tatsächliche A-Systematik Boccaccios Decameron und die Episteme der Renaissance », in Klaus W. Hempfer, Renaissance. Dis-kursstrukturen und epistemologische Voraussetzungen, Stuttgart, 1993) affirme que l’exemplum est la forme propre à l’épistémè analogique, alors que la crise de l’exemplarité signerait le passage de l’analogie à la vraisemblance : la vérité du texte ne serait plus dans son analogie avec des vérités de la morale et de la religion, mais dans la justesse de la représentation de la réalité.

On décèle aisément les sources théoriques qui poussent Stierle et Küpper à formaliser l’idée d’une crise de l’exemplarité. Stierle reprend la distinction que Jolles fait entre formes simples et formes complexes : les unes sont pré-littéraires et didactiques (comme la nouvelle, le conte, l’exemple, la facétie), les autres sont littéraires et suivent une poétique définie. Cette distinction, qui date des années 1930, doit beaucoup aux travaux des formalistes russes sur la morphologie du conte. Elle a été reprise par Hans-Jörg Neuschäferdans un volume qui retrace l’histoire allant de l’exemple à la nouvelle (Boccaccio und der Beginn der Novelle, München, Fink, 1969). Pour lui, « ce qui était déjà décidé une fois pour toutes dans l’exemplum devient discutable et problématique dans la nouvelle » (p. 60, je traduis). Küpper reprend cette distinction formelle entre exemple et nouvelle et l’adosse à l’histoire des épistémai que propose Foucault dans Les Mots et les choses : l’exemplum est de l’ordre de l’analogie, la nouvelle est du côté de la vraisemblance.

La théorie de la crise de l’exemplarité, toutefois, aboutit rapidement à une aporie : une large partie des récits de la fin du XVIe siècle et du début du XVIIe siècle paraissent plus explicitement exemplaires que ceux du XIVe siècle. Stierle est conscient de cette aporie et conclut son article en affirmant que : « L’exemplarité et la crise d’exemplarité ont appris à coexister » (p. 595, je traduis). François Cornilliat lance alors un appel aux chercheurs : « Les derniers mots de Stierle, basés sur une analyse subtile des Novelas Exemplares de Cervantès, nous laissent la tâche de redéfinir à la fois l’exemplum et la crise de l’exemplarité afin de comprendre leur difficile coprésence » (p. 622, je traduis).

Plusieurs ouvrages ont cherché depuis à penser l’exemplarité de la littérature. Laurence Giavarini a réuni, dans le volume Construire l’exemplarité, pratiques littéraires et discours historiens (XVIe-XVIIe siècles), (Dijon, Presses Universitaires de Dijon, 2006), un ensemble d’articles pour réfléchir à la relation entre l’exemple et l’histoire dans la première modernité. Elle cherche à redéfinir l’exemple à partir de la notion de « cas », qui est à la fois un épisode saillant de l’histoire et un exemple. Dans le volume Littérature et exemplarité, (dir. Emmanuel Bouju, Alexandre Gefen, Guiomar Hautcoeur, Marielle Macé, Rennes, PUR, 2007), plusieurs articles s’attachent à définir la complexité de l’exemplarité dans l’œuvre de Cervantès et critiquent ainsi implicitement l’idée que les Nouvelles exemplaires et le Don Quichotte ne seraient qu’une étape de la crise de l’exemplarité. D’autres articles montrent le lien qui existe entre la réflexion sur l’exemplarité et les thèses de Martha Nussbaum sur le contenu éthique de la littérature : le récit littéraire ne sert pas seulement à exemplifier une maxime morale, mais propose au lecteur un parcours qui le porte à comprendre la complexité morale d’un problème. Niklas Bender reprend la thèse de Küpper et s’en détache (« Blumen oder Strauß ? Singularität und Beispielhaftigkeit in Marguerite de Navarre L’Heptaméron », Romanistisches Jahrbuch 59/2008, p. 204-237) pour penser l’exemplarité des récits de la modernité sans faire l’hypothèse d’une crise (Verpasste und erfasste Möglichkeiten. Lesen als Lebenskunst, Bâle, Schwabe, 2018). D’autres ouvrages encore s’intéressent à la rhétorique de l’exemple au Moyen Âge (Exempla docent, les exemples des philosophes de l’Antiquité à la Renaissance, éd. Thomas Rikclin, Paris, Vrin, 2006) et à son usage dans le discours argumentatifs (L’Exemplum narratif dans le discours argumentatif (XVIe –XXe siècles), éd. Manuel Borrego-Pérez, Besançon, Presses Universitaires Franc-comtoises, 2002).

Dans les mêmes années, le groupe d’anthropologie historique de l’Occident médiéval (Gahom), basé à l’EHESS et animé par Claude Bremond, Jacques Berlioz et Marie Anne Polo de Beaulieu, entreprend un très vaste chantier d’étude des exempla médiévaux. Ces récits brefs, qui reportaient les épisodes saisissants de l’histoire, les actions d’un saint, ou les faits de la vie quotidienne, étaient réunis dans plusieurs recueils, comme autant de topoi à l’usage du prédicateur, qui pouvait ainsi les inclure dans ses sermons et ses discours. Au lieu de répertorier les exempla par thème, comme cela avait été fait, dans les années soixante, par Frederic C. Tubach dans son Index Exemplorum. A Handbook of Medieval Religious Tales (Helsinki, Suomalainen Tiedeakatemia, 1969), les chercheurs du Gahom entendent répertorier et étudier chaque exemplum, pour pouvoir en saisir la particularité et relever les variantes. Le résultat de ce travail est l’édition de plusieurs recueils médiévaux d’exempla et la mise en ligne de THEMA (Thesaurus Exemplorum Medii Aevi), une base de données qui recense désormais 63 recueils et près de 13000 récits brefs. Cette base de données permet d’apprécier la variété des exemples, le retour de thème communs et la qualité de leur rédaction.

Ces ouvrages s’inscrivent dans la lignée des recherches de Stierle et Küpper et en partagent deux traits problématiques : d’une part, l’idée que l’histoire de l’exemplarité est celle d’une crise ; d’autre part, l’idée d’une séparation nette entre genres littéraires (ludiques, poétiquement construits, indépendants de la morale) et genres exemplaires (formes simples, sérieuses, didactiques et moralisantes). À la question « l’exemplum médiéval est-il un genre littéraire ? », Claude Brémond et Claude Cazalé-Bérard répondent résolument « non » (Les exempla médiévaux : nouvelles perspective, dir. Jean Berlioz et Marie Anne Polo de Beaulieu, Paris, Champion, 1998, p. 21-42), en entérinant l’idée que l’exemplum est radicalement séparé de la littérature. Or l’idée d’une séparation est précisément la cause du paradoxe que met en lumière Stierle : si l’on pense que l’exemple n’est pas littéraire et que l’histoire littéraire n’est qu’une progressive et inexorable séparation de la morale, on aura du mal à saisir le retour et la présence d’exemples moralisants après les récits de Boccace et de Cervantès.

Bien avant les thèses de Stierle, pourtant, un ouvrage essentiel parvient à penser ensemble littérature et exemplarité : il s’agit de Exemplum e Letteratura, tra medioevo e rinascimento, par Carlo Delcorno (Bologna, Il Mulino, 1989). Si l’auteur commence à analyser l’usage des exempla dans la prédication médiévale, il en vient rapidement à confronter l’usage sacré des exemples avec leur usage dans la littérature profane. En faisant tomber les frontières entre exemple et littérature et entre littérature et morale, Delcorno parvient à montrer la riche circulation de motifs et d’histoires, à la fois sous la plume des prédicateurs et des auteurs profanes.

 

Le colloque « nouvelles et exemplarité en Europe », qui s’est déroulé à la faculté des lettres de Strasbourg en mai 2022, entendait pousser plus loin les recherches de Delcorno pour pouvoir repenser à nouveau frais l’histoire de l’exemplarité du récit. Les contributions d’Alistair Minnis (Yale University) Antonio Sotgiu (Université de Paris III), Klaus Kipf (Université de Munich), Guillermo Carrascón (Università di Torino) ont montré comment les mêmes motifs circulent entre l’exemplum et la nouvelle, à la fois dans la tradition anglaise, allemande, espagnole et italienne. Non seulement les exempla fournissent le sujet des nouvelles, mais les nouvelles traduites en espagnol et en allemand ont tendance à moraliser le texte, en rapprochant la nouvelle de l’exemplum. Les contributions de Enrica Zanin (Université de Strasbourg), de Tiphaine Rolland (Sorbonne Université) et de Marie-Claire Thomine (Université de Lille) ont critiqué la notion de « crise » et proposé de penser autrement les rapports entre récit et éthique dans l’histoire. Au lieu de supposer l’idée d’une crise, pour en chercher les preuves dans les textes, elles partent des œuvres et constatent que les régimes éthiques changent dans le temps en redéfinissant la limite poreuse entre exemple moralisant et récit particulier. Si cette histoire semble, sur le long terme, aboutir à la sécularisation de la lecture des textes (comme l’écrit Blumenberg dans La Légitimité des temps modernes) cette sécularisation n’est pas linéaire et s’accompagne, en réalité, d’un retour à la morale et à un effort de contrôle, suscité par l’essor de la censure, dès la fin du XVIe siècle.

Si l’on n’adosse pas l’histoire du récit à celle d’une crise, et si l’on efface le clivage qui séparerait littérature et morale, un nombre foisonnant de stratégies d’exemplification apparaissent. Selon Christian Zonza (Université de Nantes), la valeur exemplaire du récit est souvent manifestée par une maxime qui ouvre ou clôt le récit, mais aussi par des sentences que mentionnent les lettres et billets que le héros imagine recevoir d’un autre personnage, sans que la main de l’auteur n’apparaisse. L’exemple apparaît dans l’histoire et propose un savoir sur les cas particuliers qui complète le savoir sur l’histoire des grands hommes (selon Thibault Catel, Université de Limoges, et Elisabetta Menetti, Università di Modena e Reggio Emilia). Le langage devient aussi le lieu d’un perfectionnement moral (selon Nora Viet, Université Clermont-Auvergne) et les règles de la conversation courtoise proposent un modèle de narrateur accompli qui sait, comme l’écrit Horace, plaire et instruire (selon Katie Schrank, University of Sheffield). L’art de la rhétorique, que ce soit par la dispositio de l’histoire, par l’actio du conteur ou par la construction de sa persona, manifeste la valeur éthique du discours et propose diverses stratégies d’exemplification (selon Ullrich Langer, University of Wisconsin-Madison). Enfin, non seulement les bons exemples, mais aussi les mauvais sont exemplaires : c’est ce qu’affirme Laurent Baggioni (Université de Paris III), en soulignant le pouvoir didactique, à la Renaissance, des mauvais exemples.

Le Decameron de Boccace montre les différents usages que l’on peut faire de l’exemple. C’est ce que montrent Renzo Bragantini (Università di Roma, La Sapienza), Teresa Nocita (Università dell’Aquila) et Maria Cristina Figorilli (Università della Calabria). Si le Decameron a été longtemps considéré comme un texte composé pour le plaisir et le divertissement, les critiques récents soulignent sa portée exemplaire. Renzo Bragantini insiste sur « l’exemplarité quotidienne » du texte, qui pousse le lecteur à découvrir un questionnement éthique dans les récits concrets, familiers, de style bas, que propose Boccace.

En rejetant l’hypothèse d’une crise de l’exemplarité, le colloque « nouvelles et exemplarité » n’a pas proposé une piste claire, orientée par une téléologie forte, pour définir les rapports entre éthique et littérature dans l’histoire. Mais, en abandonnant toute téléologie, les communications du colloque ont pu découvrir la grande diversité des usages et des formes de l’exemplarité, qui ne se cantonne pas seulement à l’injonction morale, mais investit tous les aspects du discours, pour toucher le lecteur.

Enrica Zanin