Capabilités, capacitation

Depuis une dizaine d’années, la pensée éthique sur des thèmes comme la pauvreté, la maladie ou le handicap est renouvelée par le concept de capabilité. Les « capabilités », calque francisé de l’anglais capabilities, sont une notion inventée par l’économiste Amartya Sen (dans L’Idée de justice et dans Éthique et économie) pour remplacer les critères habituels servant à mesurer le développement : Sen propose de se focaliser sur la liberté réelle des individus plutôt que sur l’utilité, l’égalité des ressources ou sur les autres indices utilisés par exemple dans le PIB. Les capabilités désignent l’ensemble des choix de vie, réellement possibles, qui s’offrent à un individu. Le concept associe donc étroitement la liberté de choisir et la liberté de réaliser concrètement cette vie choisie. Ainsi, il ne suffit pas que tous les emplois soient théoriquement accessibles aux handicapés pour qu’ils le soient réellement : la capabilité suppose à la fois une absence de barrières légales ou sociales mais aussi des aménagements concrets (rampe d’accès, etc.) et une répartition des ressources adaptées (éducation, salaire) pour qu’un individu ait les moyens de réaliser ses choix.

Ce concept de capabilité permet à Amartya Sen de montrer qu’il n’est pas possible de déterminer la qualité d’une vie en observant uniquement ce qu’un individu a accompli ou ce qu’il est devenu. Supposons qu’un homme ait décidé de rester chez lui un après-midi : à ce moment, un événement inattendu survient qui le force à demeurer confiné dans sa maison. En apparence, cette contrainte supplémentaire ne change rien aux actions du personnage : il reste effectivement chez lui. Mais le fait que ce qui était initialement un choix soit devenu une obligation modifie complètement la qualité de cet état. Seule une prise en compte des capabilités de l’individu, qui ont été réduites par l’événement inattendu, permet de mesurer cette différence.

D’abord pensées comme un nouveau critère de mesure, qui n’impliquait pas en lui-même une orientation politique, les capabilités deviennent plus normatives chez Martha Nussbaum (Capabilités. Comment créer les conditions d'un monde plus juste) qui s’en sert pour fixer un cap à la démocratie et aux politiques publiques. L’approche par les capabilités suggère qu’il ne suffit pas, pour garantir l’égalité, de répartir équitablement les ressources ou les « biens premiers », comme le voulait John Rawls. En effet, la même quantité de ressources ne se traduit pas par les mêmes capacités d’agir selon les individus : une personne malade peut être davantage restreinte dans ses choix de vie qu’une personne en bonne santé, même si elles gagnent le même salaire, ont accès à la même éducation, etc. Martha Nussbaum liste alors dix capabilités essentielles à la dignité humaine, qui devraient constituer la boussole des politiques publiques : 1) la vie, 2) la santé, 3) l’intégrité du corps, 4) les sens, l’imagination, la pensée, 5) les émotions, 6) la raison pratique, 7) l’affiliation, 8) le rapport aux autres espèces et à la nature, 9) le jeu, 10) la maîtrise de son environnement.

Comme l’explique Martha Nussbaum dans L’Art d’être juste, le fait d’inclure le jeu (impliquant la capacité de se projeter dans autrui), les émotions ou l’imagination parmi les capabilités permet de reconnaître la contribution de l’art et de la littérature à cette qualité de vie. Cette prise en compte de la façon dont l’art peut étendre les capacités d’un individu rejoint alors les réflexions menées autour du concept de « capacitation » – traduction partielle du terme anglais empowerment, parfois concurrencée par le terme encapacitation.

Ce concept de capacitation existe sous plusieurs formes. Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener distinguent par exemple trois modèles. Dans le modèle radical, défendu entre autres par Paulo Freire ou des courants féministes, la capacitation est le processus par lequel un groupe prend conscience de l’oppression qu’il subit, refuse sa stigmatisation et choisit de s’autodéterminer. Dans le modèle libéral, la capacitation va surtout viser une autonomisation des acteurs et un élargissement de leurs capacités de choisir. Enfin, le modèle libéral pousse jusqu’au bout l’individualisation de la notion en vantant l’individu « entrepreneur de sa propre vie ».

Les applications littéraires et artistiques de ce concept sont tout aussi variées : elles vont des textes militants, féministes ou antiracistes, aux manuels de développement personnel en passant par les stratégies commerciales revendiquées par de grandes franchises comme Disney. La compréhension du rôle joué par l’art et par la littérature dans l’élargissement des capacités individuelles est toutefois rendue difficile par un certain flou théorique. Il serait en particulier nécessaire de distinguer un « effet-capacité » des formes de capacitation débouchant réellement sur un accroissement des possibilités d’agir (les capabilités). « Il nous semblait quelquefois que nous étions capables de tout ce que nous lisions de sublime », affirment par exemple les amoureux du roman Édouard (1825) de Claire de Duras. Édouard et Nathalie ressentent, à la lecture, un effet-capacité, un sentiment de capacitation. Mais ce sentiment subjectif se traduit-il par un élargissement objectif de leur liberté ? En intégrant l’émotion, le jeu ou l’imagination parmi les capabilités, on peut se demander si Martha Nussbaum n’a pas contribué à brouiller la frontière entre se sentir capable et être capable. Or, cette frontière est déterminante pour comprendre les effets idéologiques de la littérature qui peut aussi bien être véritablement émancipatrice que devenir aliénante lorsqu’elle entretient artificiellement l’illusion d’un pouvoir d’agir. Car le fait de se sentir capable est aussi l’une de ces « marchandises émotionnelles » (Eva Illouz) vendues par le « capitalisme cognitif » moderne.

En outre, le rapport entre les capacités et la liberté est sans doute moins univoque que ne le postulent les théories de la capabilité et de la capacitation. La « discipline », telle qu’elle est analysée par Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975), produit par exemple à la fois un accroissement des capacités d’agir et une aliénation politique. Certaines formes de capacitation ne seraient-elles pas disciplinaires ? Il y a là tout un ensemble de questions qui attendent d’être éclaircies.

Lucien Derainne

Bibliographie

Amarty Sen, Éthique et économie, PUF, 2012.
Martha Nussbaum, Capabilités. Comment créer les conditions d’un monde plus juste ?, Flammarion, 2012.
Marie-Hélène Bacqué, Carole Biewener, L’empowerment, une pratique émancipatrice ?, Paris, La Découverte, 2013.