Médecin interniste et titulaire d’un doctorat sur Henry James, Rita Charon est la fondatrice du Department of Medical Humanities and Ethics de l’université de Columbia (New York), où elle enseigne la médecine et la littérature, ainsi que la principale théoricienne de la médecine narrative. Le succès rencontré par cette nouvelle approche de la pratique clinique, qu’elle théorise notamment dans son livre de référence Médecine narrative : rendre hommage aux histoires de maladie (publié en 2006 et traduit en français en 2015) puis dans l’ouvrage collectif Principes et pratique de médecine narrative (publié en 2017 et traduit en français en 2020), est tributaire de l’essor plus global, à partir des années 1970 aux États-Unis, des humanités médicales. Soucieuses d’intégrer les sciences humaines et sociales dans la formation des jeunes médecins, ces approches trouvent leurs origines dans une critique de la vision biomédicale de la maladie et des corps. Apparue consécutivement à l’essor de la médecine moderne, et renforcée dans la seconde moitié du XXe siècle par l’évolution néolibérale de l’hôpital (baisse des moyens, augmentation des rendements, inflation des connaissances et de la spécialisation), celle-ci tend en effet à transformer le médecin en technicien, aux dépens du bien-être des patients comme des soignants, de plus en plus exposés au risque de burn out.
Face au danger de ce que François Goupy décrit comme une « déshumanisation des soins » (Goupy, 2017, p. 16-17), Rita Charon insiste donc dans ses travaux sur la nécessité d’une véritable révolution morale : la transformation en profondeur de la pratique, de l’enseignement et de la conception du soin. Sa défense d’une « médecine narrative » répond à cet objectif, en proposant de redonner une place centrale au récit dans l’exercice et l’enseignement de la médecine. Il s’agit, pour les soignants, de « rendre hommage » aux témoignages des malades en développant leur empathie et leurs capacités d’« écoute attentive » (Charon, 2017, p. 233-268), tout en mettant eux-mêmes en pratique une forme d’écriture de soi. L’autrice soutient en effet que l’acquisition de ces « compétences narratives » (Charon, 2015, p. 296) permet non seulement de transformer les façons de prendre soin, rendant possible la création d’une nouvelle « alliance thérapeutique » (Charon, 2015, p. 36) entre malades et médecins, mais augmente concrètement l’efficacité de la prise en charge médicale. Pour définir ces savoirs narratifs, elle mobilise les outils de la narratologie, des études de réception et des travaux en littérature et psychanalyse. Mais elle insiste également sur le fait que la médecine narrative est une pratique avant d’être une théorie, « un exercice médical au fait de la théorie et de la pratique de la lecture » (Charon 2017, p. 14). Les analyses approfondies des travaux de Paul Ricoeur, James Phelan ou J. Hillis Miller alternent donc systématiquement, dans ses livres et articles, avec des commentaires de cas concrets, qu’il s’agisse d’exemples tirés de sa propre expérience de médecin interniste ou de récits d’autres soignants. Ceux-ci permettent tantôt d’illustrer, et tantôt d’enrichir, voire de questionner la réflexion théorique.
Outre ce travail de théorisation, qui témoigne de la volonté de légitimer cette nouvelle approche de la médecine en en soulignant à la fois la nécessité et la scientificité, c’est-à-dire la compatibilité avec l’EvidenceBased Medicine (la médecine fondée sur les faits), Rita Charon est aussi la créatrice des premiers modules de médecine narrative, mis en place sous forme d’ateliers dès 2006 à l’université de Columbia et qui se sont depuis développés ailleurs dans le monde, à Londres, Lisbonne, Milan ou Florence. Cette pratique de l’enseignement occupe une place importante dans ses travaux, qui se présentent aussi comme des « manuels » (Charon 2015, p. 19) exposant les façons de transmettre concrètement les savoirs nécessaires au développement de la médecine narrative (savoir écouter, savoir représenter). Dans cette perspective, Rita Charon insiste notamment sur l’outil des « dossiers parallèles » (Charon 2015, p. 261-262), inventé et testé dans ses cours-ateliers à Columbia. La description qu’elle en propose interroge les usages des textes et les liens entre la médecine narrative et les pratiques bibliothérapeutiques, dont l’histoire et les enjeux ont été mis au jour dans le volume Fictions pansantes, co-dirigé par Victoire Feuillebois et Anthony Mangeon. Rédigés par les soignants en parallèle des dossiers cliniques et destinés à être lus à voix haute et commentés collectivement lors des cours-ateliers, les dossiers parallèles n’ont pas directement une visée thérapeutique. Leur objectif est plutôt d’aider les soignants à développer, par l’écriture, leur empathie pour les malades. Il est aussi de leur permettre de renforcer leurs compétences herméneutiques et leur « écoute active », grâce à l’analyse et à la discussion des récits des autres participants. Les exemples concrets donnés par Rita Charon mettent pourtant en évidence les effets bénéfiques, voire thérapeutiques, de ces ateliers de lecture et d’écriture, sans préciser si ceux-ci sont le résultat du processus d’écriture en lui-même ou plutôt la conséquence d’un certain usage des textes : un effet du geste de partage, qui permet de sortir de la solitude résultant des affects d’impuissance, de culpabilité ou de peur, et créant un espace de dialogue cathartique entre les soignants.
Depuis la parution en 2006 de Narrative Medicine, les travaux de Rita Charon ont suscité au sein de la communauté médicale autant d’enthousiasmes que de résistances, ces dernières portant notamment sur la faisabilité de son projet, dans un contexte de baisse drastique des financements de l’hôpital public. Si ces objections ouvrent des pistes de questionnement intéressantes, le regard croisé des études littéraires et de la théorie éthique introduit peut-être de nouvelles perspectives. Il attire notre attention, en particulier, sur les implications éthiques de la nouvelle mission confiée aux soignants, et sur le profond changement de paradigme qu’elle engage. Bien loin de la vision du médecin comme simple technicien, Rita Charon fait de ce dernier un véritable « témoin » (Charon 2015, p. 297), dans une filiation explicite avec les théories du trauma qui se sont développées dans le sillage des violences de masse, et en particulier avec les travaux de Cathy Caruth ou de Dori Laub sur les œuvres des écrivains-témoins survivants de la Shoah. Cette position est à ses yeux ce qui fonde le droit, voire le devoir du soignant à prendre la parole pour porter la voix des malades, des mourants et des morts. D’où la nécessité, selon elle, de développer l’empathie et l’imagination morale, c’est-à-dire la capacité à « entrer dans les mondes narratifs des autres » (Charon 2017, p. 12) pour les restituer avec justesse : « réorienter notre pratique clinique vers la possibilité de porter témoignage de la souffrance de nos patients nécessite des compétences et une formation pour écouter les récits du moi qui raconte, tout en prenant soin du moi qui écoute » (Charon 2015, p. 296).
Si cette redéfinition des fonctions du soignant (qui doit désormais « rendre hommage » aux récits de maladie) est au cœur de la révolution morale opérée par la médecine narrative, on peut se demander néanmoins comment celle-ci prend en charge les risques qu’elle induit également, et que les réflexions menées au sein des études littéraires sur les enjeux éthiques et politiques de la délégation de parole mettent en évidence. Pour celui ou celle qui écoute, le risque est celui du traumatisme vicariant, ou traumatisme par procuration, que peut induire la confrontation au récit de la souffrance d’autrui, dès lors que celle-ci se place sous le signe de l’empathie plutôt que de la distance protectrice. Pour celui ou celle qui parle, c’est celui d’être dépossédé de sa propre histoire : risque accru dès lors que le récit du soignant n’est plus seulement échangé dans le cadre d’un atelier d’écriture mais publié et diffusé à une plus grande échelle, ce qui accroît les possibilités de mésusages ou de mésinterprétations. Quelles solutions concrètes Rita Charon propose-t-elle pour répondre à ce danger ? La théoricienne esquisse une piste de réponse lorsqu’elle évoque sa propre pratique, inspirée de la méthodologie de l’histoire orale, et qui consiste à soumettre les témoignages recueillis à la relecture des patients. Cet axe de questionnement mériterait toutefois d’être approfondi, en faisant participer la médecine narrative au questionnement interdisciplinaire sur les enjeux éthiques des usages des voix et des témoignages, élaboré au croisement des études littéraires, de la déontologie du journalisme et des questionnements méthodologiques des sciences sociales.
Bibliographie sélective
- Rita Charon et al., « Racial Justice in Medicine: Narrative Practices toward Equity », The Ohio State University Press, 2021, vol. 29, n° 2, p. 160-171.
- Rita Charon (dir.), Principes et pratique de médecine narrative, trad. Renaud Dionet, Paris, Sipayat, 2020 (2017).
- Rita Charon, « Préface », dans François Goupy et Claire Le Jeunne, La Médecine narrative : une révolution pédagogique ?, Paris, Med-Line, 2017, p. 11-15.
- Rita Charon et Peter L. Rudnytsky (dir.), Psychoanalysis and Narrative Medicine, Albany, State University of New York Press, 2008.
- Rita Charon, Médecine narrative : rendre hommage aux histoires de maladies, trad. Anne Fourreau, Aniche, Sipayat, 2015 (2006).
- Rita Charon et Martha Montello (dir.), Stories Matter: The Role of Narrative in Medical Ethics, New York, Routledge, 2002.
- Victoire Feuillebois et Anthony Mangeon (dir.), Fictions pansantes. Bibliothérapies d’hier, d’aujourd’hui et d’ailleurs, Paris, Hermann, coll. Fictions pensantes, 2023.
- Isabelle Galichon, Manifeste pour la médecine narrative : pour une politique de la littérature dans le soin, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2024.
- François Goupy et Claire Le Jeunne, La Médecine narrative : une révolution pédagogique ?, Paris, Med-Line, 2017.
- Ronald Schleifer, Literature and Medicine: A Practical and Pedagogical Guide, Cham, Palgrave Macmillan, 2019.
- Frédéric-Gaël Theuriau, LaMédecine narrative dans les nouvelles humanités médicales : dialectiques du médecin, de la maladie et du malade, Paris, AGA éditrice / L’Harmattan, 2019.