Le 24 septembre 2025, à l’occasion des 25 ans du Département des Humanités et du Patrimoine en Santé, a eu lieu à la Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg la projection de trois courts métrages du réalisateur Éric Duvivier, en présence de l’épistémologue et historien des sciences Christian Bonah. Tirés d’une vaste bibliothèque d’archives de films médicaux mis à disposition sur le site Medfilm de l’Université de Strasbourg, qui vise à alimenter l’enseignement et la recherche dans le champ des humanités médicales, ils constituent des objets singuliers. Destinés à l’origine à un public de médecins et utilisés à des fins de formation et de promotion (ils étaient diffusés lors de séances sponsorisées par de grands laboratoires pharmaceutiques comme Sandoz), ils sont le fruit de la collaboration entre un cinéaste, Éric Duvivier, et des médecins et/ou professeurs de médecine réputés, qui en assurent la caution scientifique. Ils s’inscrivent ainsi d’emblée à la croisée d’usages esthétiques et scientifiques qui soulèvent de multiples questions éthiques.
Les trois films projetés à la BNU, sélectionnés par les programmateurs dans la très vaste production d’Eric Duvivier (auteur entre 1950 et 1995 de près de 700 films médicaux, produits par sa société Art & Science), sont unis par une thématique commune, les troubles psychiatriques, et par un même enjeu : ils se présentent comme des exercices d’empathie radicale, comme un effort pour tenter de s’approprier de l’intérieur l’expérience de la « folie » et parfois de la mort. Le premier occupe une place un peu à part, puisqu’il a été réalisé dans le cadre de l’Exposition internationale d’art psychopathologique (ce qu’on a aussi appelé, après 1945 et selon une expression consacrée par le peintre Jean Dubuffet, « l’art brut ») organisée en 1950 à l’hôpital Sainte-Anne. Intitulé « Images de la folie », il se présente comme un montage kaléidoscopique d’images (dessins et tableaux) et de textes créés par des patients souffrants de troubles psychiatriques. Le second, intitulé « Phobie d’impulsion » et réalisé en 1967 en collaboration avec le docteur Didier-Jacques Duché, est à plus strictement parler un film médical, destiné à l’enseignement de la psychiatrie, comme le rappelle la séquence introductive. Il illustre l’une des méthodes employées par Duvivier pour représenter cinématographiquement l’intériorité souffrante : sans paroles, il met en scène l’errance d’une jeune mère obsédée par la peur de tuer son enfant, le jeu de l’actrice (ses gestes et expressions) donnant à voir son angoisse. Le troisième, intitulé « Autoportrait d’un schizophrène » et réalisé en 1978, là encore en collaboration avec le docteur Didier-Jacques Duché, illustre la seconde méthode du cinéaste. L’appropriation « du dedans » de l’expérience de la schizophrénie et de la mort passe par l’élaboration d’un dispositif texte-image, le film associant la lecture de la confession rédigée par un patient réel et sa traduction visuelle par le cinéaste. La séquence finale pousse à son extrême l’expérimentation éthique, puisqu’elle met en scène, en caméra subjective, le suicide (réel ou fantasmé) du jeune patient.
Le visionnage de ces trois films produit un effet de choc, que la discussion qui a suivi la séance a permis de questionner. Ce sentiment de choc est d’abord lié au contenu même des films : à la souffrance extrême dont témoignent les images et les textes mis en scène, et dont la puissance émotionnelle est amplifiée par les choix formels du cinéaste, par le montage en mosaïque, l’usage de la bande-son dramatique ou encore le choix d’une caméra subjective. Mais il témoigne aussi d’un malaise lié au dispositif lui-même : malaise exprimé par les spectateurs et spectatrices à l’issue de la projection et qui rend visibles les questions éthiques soulevées par l’œuvre. La première de ces questions porte sur l’esthétisation de la souffrance, inscrite dans l’histoire même des usages des films, destinés à un public de médecins mais rapidement diffusés en dehors de ce cadre, dans des salles dédiées au cinéma expérimental. L’audace formelle est-elle un moyen pour explorer l’intériorité souffrante et en prendre soin, ou la maladie psychique ne fait-elle que servir de prétexte à l’expérimentation esthétique ? L’alternative est sans doute formulée ici en des termes un peu caricaturaux, mais elle souligne le caractère problématique de l’articulation entre valeur éthique et valeur esthétique, que cecas illustre exemplairement. Elle met par ailleurs en évidence la seconde question éthique soulevée par les films de Duvivier, qui porte sur la valeur de cet effort d’empathie qui conduit le réalisateur comme la spectatrice aux frontières de l’imagination morale. Quel crédit accorder à la connaissance acquise au terme de cette exploration du dedans de la folie et de la mort, proposée par un cinéaste qui n’en a pas lui-même fait l’expérience directe ? D’ordre épistémologique, la question est indissociable d’enjeux éthiques, puisqu’elle invite à s’interroger sur la capacité (cognitive et morale) du sujet situé à s’approprier un point de vue radicalement autre, et sur ce que serait une « juste » restitution de l’expérience limite. La forte défiance exprimée par certains des membres du public, qui ont perçu le geste du cinéaste comme une appropriation émotionnelle et morale problématique, n’est peut-être pas étrangère à certaines des caractéristiques formelles du film, en particulier à son absence de réflexivité. Davantage que la position du cinéaste, c’est le fait qu’il ne thématise pas dans ses films les enjeux éthiques du geste de représentation qui menace peut-être aujourd’hui l’acceptabilité morale de son œuvre.
De ce point de vue, il faut insister sur l’importance du travail de recontextualisation proposé par les historiens et historiennes, qui permet peut-être d’envisager d’autres usages de l’œuvre, au-delà du choc moral. La volonté de mise en perspective historique des questionnements éthiques apparaît en effet dans la sélection et le montage même des trois courts-métrages présentés le 25 septembre 2025, leur succession rendant visible l’évolution du regard porté sur la souffrance psychiatrique et ses représentations tout au long du second vingtième siècle. Souvent, la comparaison entre les œuvres permet d’observer et de documenter ces transformations des sensibilités et des mentalités, que les films reflètent dans leur facture même. L’usage que le cinéaste fait des œuvres créées par les patients, par exemple, change radicalement entre 1950 et 1978, parallèlement à l’évolution des débats éthiques suscités par « l’art brut » – débats auxquels se confrontent encore aujourd’hui les institutions culturelles assurant la conservation de ces œuvres « hors normes », et qui portent entre autres sur la question de l’anonymat, entre respect du secret médical et souci de ne pas déposséder les artistes de leur création. Alors que le montage d’« Images de la folie » repose sur une succession d’images anonymisées, « Autoportrait d’un schizophrène » propose ainsi un traitement beaucoup plus singularisé du témoignage du jeune patient, sans néanmoins révéler le nom de ce dernier. Dans certains cas, les films de Duvivier peuvent même être crédités d’avoir en partie anticipé les révolutions morales qui ont marqué l’histoire récente de la pratique psychiatrique. Même si l’exercice d’empathie qu’ils proposent peut poser problème éthiquement, Christian Bonah souligne par exemple que la volonté de prendre en compte le ressenti et la subjectivité du malade annonce l’essor des « approches centrées sur le patient », à partir des années 1980. Quant à la visée médicale que le cinéaste assigne à ses films, elle n’est pas sans évoquer les avancées de la médecine narrative, théorisée par Rita Charon, qui attribue elle aussi un rôle central à l’art dans le développement des facultés d’empathie et d’« écoute active » (Charon, 2017, p. 233) du soignant.
Au-delà de cet usage documentaire, par lequel les films sont susceptibles de participer au travail d’historicisation des modèles de soin de l’esprit engagé au sein de l’ITI LETHICA, peut-on encore attribuer une portée éthique ou didactique aux œuvres de Duvivier ? Sans doute n’est-il plus possible de leur assigner la visée pédagogique qui était originellement la leur. La richesse des débats suscités par la séance organisée à la BNU met néanmoins au jour un autre usage possible des films, non pas en dépit mais en raison du malaise moral qu’ils suscitent. Approfondi et mis en débat, celui-ci est en effet susceptible d’ouvrir un espace de réflexion éthique pour questionner le regard que nous portons nous-mêmes sur la souffrance psychiatrique.
