Depuis la rentrée 2024, des « cours d’empathie » ont été mis en place dans un certain nombre d’établissements scolaires de maternelle et de primaire, dans le cadre d’une campagne de prévention contre le harcèlement. Entre autres exemples, cette initiative du ministère de l’Éducation nationale illustre bien l’importance aujourd’hui conférée à l’empathie, pour l’éducation à la compassion et à l’altruisme. La théorie éthique contemporaine vient étayer et justifier cette valorisation, faisant du concept l’un de ses mots clefs : ainsi Martha Nussbaum fonde-t-elle la valeur à la fois morale et politique de la littérature sur sa capacité à exercer et à élargir l’imagination morale du lecteur ou de la lectrice.
Comprendre les enjeux de cette valorisation morale exige de revenir brièvement sur l’histoire du concept et de ses emplois. Apparu tardivement en français, le terme même d’« empathie » (du grec em, « dans » et pathos, « l’émotion ») est hérité des théorisations de l’« Einfühlung » dans le champ de l’esthétique allemande du début du XXe siècle (T. Lipps, 1903). Il désigne la capacité à se mettre à la place d’autrui pour se représenter et ressentir ses émotions et ses sentiments : processus que son caractère à la fois cognitif, affectif et comportemental constitue d’emblée comme un objet d’étude interdisciplinaire, au croisement des sciences naturelles et des sciences sociales et humaines. Du côté des neurosciences, la théorie des neurones miroirs a permis de mettre au jour l’existence d’un fondement naturel de l’empathie : une « empathie primaire », de l’ordre de la contagion émotionnelle, qui est à distinguer de formes plus complexes d’« imagination morale », au sein desquelles la cognition occupe une place plus importante. Socialement acquise, cette capacité à adapter consciemment notre comportement en fonction de ce que nous savons d’autrui (« l’empathie par simulation consciente ») a intéressé les psychologues, sociologues et philosophes, qui, tout en en étudiant les formes, en défendent souvent aussi les vertus, dans une visée apologétique. Ainsi les éthologues Jane Goodall, Sarah Blaffer Hrdy puis Frans de Waal, dont les travaux soulignent l’importance de la coopération et de l’entraide dans le monde animal appellent-ils explicitement de leurs vœux l’avènement d’un « âge de l’empathie ». Une position partagée par le philosophe et essayiste Jeremy Rifkin, qui fait dela défense d’une « civilisation de l’empathie » la pierre d’angle de la révolution morale rendue nécessaire par la crise climatique, contre le primat donné à la concurrence et à l’individualisme par la modernité occidentale. Cette promotion de l’empathie est indissociable d’une croyance en ses effets pratiques : savoir ce que cela fait d’être quelqu’un d’autre nous rendrait plus tolérants et compatissants à l’égard de points de vue autres, et favoriserait à terme le développement de comportements pro-sociaux.
Si l’empathie nous rend meilleurs, individuellement et collectivement, comment en favoriser concrètement le développement ? La réponse apportée à cette question prend la forme, dans une part importante de la théorie éthique contemporaine, d’une défense des arts et de la littérature, au prix d’une redéfinition de leurs usages. Deux exemples l’illustrent particulièrement bien. Dans le champ de la philosophie morale, le cas de Martha Nussbaum est exemplaire. Dans La Connaissance de l’amour, la philosophe insiste en effet sur la capacité des œuvres littéraires à développer l’empathie du lecteur : capacité qui à ses yeux en garantit non seulement la valeur éthique mais la valeur politique, dans un contexte démocratique fondé sur le pluralisme, et qui rend nécessaire leur enseignement dans les universités. Dans un champ différent, celui des humanités médicales, Rita Charon défend, dans le cadre de sa réflexion sur la médecine narrative, une conception proche des usages et des effets éthiques des textes. S’interrogeant sur les façons de résister à la déshumanisation de la pratique médicale et de transformer les manières de prendre soin, la professeure de médecine et de littérature en vient à conférer une importance centrale à l’empathie du soignant vis-à-vis des récits de maladie. Or le développement de cette capacité « d’écoute active » passe notamment selon elle par la création de cours de littérature dans les facultés de médecine, la pratique de la microlecture rendant possible l’apprentissage d’un savoir-faire narratif qui s’apparente à une forme de care, et qui est ensuite appelé à être mis en œuvre dans le cadre de la relation de soin.
Ces défenses de l’empathie se heurtent néanmoins à un certain nombre d’objections. D’ordre extrinsèque, celles-ci portent d’abord sur ses effets pratiques, la théoricienne Suzanne Keen soulignant qu’aucune étude empirique ne permet à ce jour d’attester du lien entre développement de l’empathie et augmentation des comportements pro-sociaux. Elles portent aussi, à un niveau intrinsèque, sur les limites de l’imagination morale et de la connaissance qu’elle permet d’acquérir. Ces limites peuvent être cognitives, comme le montre Thomas Nagel dans son article « Qu’est-ce que cela fait, d’être une chauve-souris » (1981), où il traite du cas paradigmatique du point de vue animal. Se confrontant au problème philosophique classique de la relation corps/esprit, le philosophe y défend l’existence d’un « perspectivisme spécifique ». S’il nous est selon lui impossible de savoir ce que cela fait d’être une chauve-souris, ce n’est pas seulement en raison du caractère irréductiblement singulier de toute expérience subjective, mais parce que notre appareil sensoriel fonctionne de façon radicalement différente, et que la particularité du point de vue animal dépend aussi d’un type d’organisme différent du nôtre. À l’horizon du questionnement épistémologique se dessine le risque éthique de l’anthropomorphisme et de la négation de l’altérité, et les limites de l’empathie sont aussi être d’ordre moral. L’écrivain sud-africain J. M. Coetzee le souligne bien dans un chapitre célèbre d’Elizabeth Costello consacré au « Problème du mal », en partant d’un autrecas limite exemplaire : le point de vue du mourant. S’interrogeant sur la capacité de la littérature et de l’art à nous faire vivre du dedans l’expérience extrême de la torture, de la folie ou de la mort, la romancière Elizabeth Costello – alter-ego fictif de l’écrivain – met au jour les risques induits par une telle expérience morale. Pour le sujet empathique, la connaissance acquise par l’imagination morale n’est pas seulement inutile, c’est-à-dire à la fois décorrélée de toute forme d’action possible, et sans usages possibles pour la vie morale ordinaire : elle est potentiellement nocive, s’apparentant à une forme de contamination. Quant aux victimes, objets de l’empathie, c’est leur intégrité et leur dignité qui sont en jeu. Pour ne pas risquer de violer cette dernière, l’écrivaine préconise le respect du secret de la souffrance et la reconnaissance d’une limite éthique assignée aux usages de l’empathie : « La mort est une affaire privée ; l’artiste ne devrait pas envahir la mort d’autrui. » (Coetzee, 2003, p. 238)
Si rien ne garantit ni l’efficacité de l’empathie, ni le caractère éthique des usages qui en sont faits, la théorie éthique doit-elle renoncer à en défendre les vertus ? Dans son livre sur l’imagination morale, la philosophe Solange Chavel apporte une réponse particulièrement convaincante à la question. L’empathie ne nous rend pas nécessairement meilleurs, souligne-t-elle : elle peut même être mise au service du pire (une position que partage le philosophe Martin Gibert), et sans doute faut-il à ce titre se montrer prudent lorsqu’on en défend la valeur pratique. Mais parce qu’elle seule nous donne les moyens de bien juger, il est nécessaire d’en défendre l’importance épistémique pour le raisonnement moral. De la défendre, sans pour autant nier la part de négativité de cette connaissance morale : ses limites et ses risques que la fiction, par les expériences de pensée qu’elle élabore et la relative immunité qu’elle garantit au lecteur, offre peut-être un espace privilégié pour tester et penser.
Bibliographie
- Sarah Blaffer Hrdy, Comment nous sommes devenus humains : les origines de l’empathie, Breuillet, Éditions de l’Instant Présent, 2016.
- Patricia Attigui et Alexis Cukier (dir.), Les paradoxes de l’empathie : philosophie, psychanalyse, sciences sociales, Paris, CNRS éditions, 2011.
- Rita Charon, Médecine narrative : rendre hommage aux histoires de maladies, Aniche, Sipayat, 2015 (2006)
- J. M. Coetzee, « Le problème du mal », dans Elizabeth Costello, Paris, Seuil, 2006 (2003), p. 213-248.
- Solange Chavel, Se mettre à la place d’autrui : l’imagination morale, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011.
- Vinciane Despret, Penser comme un rat, Versailles, Éditions Quae, 2009.
- Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux, Empathie et esthétique, Paris, Hermann, 2013.
- Jane Goodall, Les Chimpanzés et moi, Paris, Stock, 1981 (1971).
- Jane Goodall, Through a window : my thirty years with the chimpanzees of Gombe, Boston, Houghton Mifflin Company, 1990.
- Jacques Hochmann, Une Histoire de l’empathie : connaissance d’autrui, souci du prochain, Paris, Odile Jacob, 2012.
- Martin Hoffman, Empathie et développement moral : les émotions morales et la justice, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2008 (2000).
- Suzanne Keen, Empathy and the novel, Oxford, Oxford University Press, 2007.
- Thomas Nagel, « Quel effet cela fait, d’être une chauve-souris », Vues de l’esprit : fantaisies et réflexions sur l’être et l’âme, dir. Douglas Hofstadter et Daniel Dennett, Paris, InterÉditions, Paris, 1987 (1981), p. 391-404.
- Martha Nussbaum, La Connaissance de l’amour : essais sur la philosophie et la littérature, Paris, Les Éditions du Cerf, 2010 (1990).
- Dominique Rabaté, Limites de l’empathie, Paris, Corti, 2025.
- Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise : vers une civilisation de l’empathie, Paris, Actes Sud, 2012 (2009).
- Frans de Waal, L’âge de l’empathie : leçons de la nature pour une société solidaire, Paris, Les Liens qui libèrent, 2010 (2009).