Congrès : Littératures africaines, transferts et appropriations culturelles Recension par Sacha Danloy

Le 21e congrès de l’association pour l’étude des littératures africaines (APELA) a eu lieu à Strasbourg du 4 au 6 novembre 2025

Le 21e congrès de l’association pour l’étude des littératures africaines (APELA), intitulé « Littératures africaines, transferts et appropriations culturelles », et organisé par Ninon Chavoz, Anthony Mangeon et Véronique Porra, avec le soutien financier de l’Institut Thématique Interdisciplinaire Lethica, de l’unité de recherche Configurations littéraires, et de l’IdEx « Grands Colloques » de la Direction de la recherche et de la formation doctorale de l’Université de Strasbourg, s’est tenu du 4 au 6 novembre 2025 à la Maison interuniversitaire des sciences sociales et des humanités d’Alsace (MISHA). 

Développées dans le contexte de l’émergence des cultural studies, les notions de « transfert » et d’« appropriation culturelle » étaient au cœur des discussions qui ont animé ce congrès, participant ainsi à leur resémantisation. Si la notion de « transfert » se situe dans une vision générale de l’analyse des productions culturelles – et se rapproche des termes d’intertextualité, d’intericonicité ou de réécriture –, celle d’« appropriation » entre davantage dans une dimension identitaire, politique et éthique. Désignant en effet « un emprunt entre les cultures qui s’inscrit dans un contexte de domination », cette notion modifie considérablement la façon d’aborder les échanges et transferts interculturels. 

« Dès lors que les littératures africaines, qu’elles soient produites dans des langues autochtones ou des langues venues d’ailleurs, comme l’arabe et les langues européennes, se sont aussi développées dans un contexte de domination coloniale, en écho ou en réponse à d’autres discours, la question de l’appropriation s’y pose évidemment de manière aiguë, et dans une circulation souvent à double sens. Comment les littératures européennes se sont-elles appropriées des esthétiques, des poétiques propres aux cultures africaines ; inversement, comment les écrivains africains ont-ils fait leurs des formes, des genres littéraires qui étaient initialement étrangers à leurs cultures d’origine ? Le face-à-face est devenu d’autant plus conflictuel que la question de l’appropriation culturelle s’est muée, au cours des dernières années, en un véritable sujet sensible, à force de médiatisation et de retentissants procès dans divers arts ou domaines de création comme la cuisine, la danse, la mode, la musique, la peinture, la sculpture », ainsi que l’ont rappelé Ninon Chavoz et Anthony Mangeon en ouverture du colloque.

L’objectif du congrès était de rendre compte de la multiplicité des approches – philosophiques, sociologiques, cinématographiques, musicologiques, etc. – qui coexistent ainsi dans le champ créatif. Les communications proposées ont retracé un panorama historique des logiques de transfert et d’appropriation dans la création, en se projetant également dans l’avenir de ces pratiques pour le continent européen comme pour le continent africain. Au-delà des sessions plénières, en matinée et en fin de journée, plusieurs ateliers étaient parallèlement organisés durant les après-midis, permettant au public de circuler d’une salle et d’une thématique à l’autre. La profusion des communications fait que nous ne pouvons en proposer malheureusement qu’un modique échantillonnage.

Pierre angulaire de ce congrès, la question identitaire a été envisagée par Charles W. Scheel comme moteur et limite de l’écriture de l’auteur de fiction René Maran. En identifiant dans l’œuvre de l’écrivain un « Cycle de la brousse africaine », il pose la question de la réappropriation linguistique et littéraire par un écrivain rattaché à l’institution coloniale. Loin de s’atténuer, la problématique identitaire est devenue de plus en plus forte au cours des dernières décennies : ne pas être pareil aux autres et posséder sa langue résonne comme impératif pour certains écrivains contemporains. Le propos d’Alice Chaudemanche a montré que la trajectoire de certains auteurs africains, qui font le choix d’écrire de nouveau dans une langue africaine – Boubacar Boris Diop en est un exemple – correspond à une volonté de reprendre en main leur destin autant que celui de leur pays. Que reste-t-il alors de l’identité collective – tenant uniquement de la parole – quand elle est diffractée dans une multitude de productions aux origines difficilement affirmées et affirmables ? Pour répondre à cette question, Irène Albers et Eléonore Devevey ont retracé les « itinéraires de la littérature orale » en présentant le numéro 38 de la revue Gradhiva, offrant un écho bienvenu à l’analyse de la fortune du primitivisme dans la littérature et les arts européens, développée par Christine Le Quellec Cottier dans sa conférence inaugurale. Par ailleurs, les contes et récits africains qui ont fait l’objet de spoliations diverses sont à l’origine de l’œuvre de Yambo Ouologuem, à laquelle s’intéresse particulièrement Christopher L. Miller. Ce dernier s’est attelé à mettre au jour une asymétrie dans l’attitude de la critique, qui semble octroyer le « droit de citer » en fonction de divers facteurs : politique, ethnique, identitaire. Dans une conférence plénière suivie d’un dialogue avec Dominic Thomas, autour de son ouvrage Impostors, Literary Hoaxes & Cultural Authenticity (2018), Christopher L. Miller a fini par rappeler que de l’identité à l’illusion il n’y a qu’un pas, surtout dans la fiction.

Explorer les origines et les évolutions de la création pour en observer les possibles détournements dans un contexte (post)colonial était un autre enjeu du congrès. Cet axe de recherche a demandé une approche multidisciplinaire pour percevoir les logiques d’affirmation et de défense de chaque espace créatif. En analysant brièvement différents exemples de « réappropriation littéraire », Paul Dirkx a autant mis en avant les apports que les limites de ce concept. Dans la continuité de cette communication, en s’appuyant sur le cas de la romancière Mayotte Capécia, Tina Harpin a évoqué les possibles « arnaques à l’authenticité » dont peut être victime la littérature. Supercherie et usurpation, tels sont les maîtres-mots des rappeurs qui se jouent de la figure du « iencli’ », jusqu’à imposer leur propre modèle culturel, comme l’a souligné Marion Coste. Observant ce sentiment de revanche postcolonial qui anime également la littérature, Ninon Chavoz a renversé la perspective en posant la question suivante : Que devient le broutage dans les œuvres occidentales ? Source d’aventures et de renouvellement de la fiction, il permet de dépasser le seul sujet de l’arnaque littéraire pour interroger le devenir artistique du continent africain, même hors de ses frontières. 

S’attachant à porter un regard prospectif, les participants au congrès ont tenté de tracer les grandes lignes du futur de l’Afrique dans la création, au confluent des arts. Jaouad Serghini voit dans les romanciers subsahariens de la nouvelle génération les passeurs d’une mémoire collective, aptes à retranscrire l’itinéraire de la domination, de la spoliation à la restitution. Point question cependant pour ces jeunes auteurs d’être seulement une caution de témoignage, ni de se complaire dans les « bons ressentiments ». Leur ambition est tout autre : faire du « malaise post-colonial » qu’ils ressentent le point de départ d’un nouveau matériau romanesque. Est repris ci-dessus, à dessein, le titre de l’essai d’Elgas, qui dans une discussion avec l’écrivain Gavin Chait a ouvert des pistes de réflexion sur l’attitude à adopter pour les auteurs francophones vis-à-vis de la perspective coloniale. Anthony Mangeon, dans la lignée de ses travaux antérieurs sur les fictions de l’Afrique au futur, a prolongé ces questionnements en s’intéressant aux pratiques et aux soupçons d’appropriation culturelle dans le domaine de la science-fiction, à partir des exemples de Mike Resnick, Gavin Chait et Nnedi Okorafor. Une partie des réponses se trouve peut-être dans une « fuite » hors du temps, du continent et du réel comme l’a exprimé Vittoria Dell’Aira, s’appuyant également sur l’œuvre de Gavin Chait. 

Au cours de ces communications, discussions et débats, le congrès de l’association pour l’étude des littératures africaines a pu offrir un panorama de la création littéraire africaine en rappelant les enjeux auxquels elle est confrontée depuis plus d’un siècle (de René Maran à nos jours). Face aux tentatives répétées de spoliation et à la difficile réappropriation d’un univers pillé par la colonisation, le roman se présente comme un moyen salutaire d’évasion. Si comme le prétendait Yambo Ouologuem : « le monde est faux », il restera toujours la fiction.

Sacha Danloy