Colloque "Quand la science-fiction fait machine arrière" Recension par Benjamin Felder

Le colloque, organisé par Hugo Canihac (UMR SAGE), Philippe Clermont (UR 1337 – CL), Benjamin Felder (UR 1337) et Daphnée Guerdin (UR 3402 – ACCRA), s’est tenu du 30 mars au 1er avril 2026 à l’INSPE de Strasbourg.

Que faire du passé dans la science-fiction ? C’est à cette question que ce colloque s’est efforcé de répondre, organisé avec le soutien de l’ITI Lethica, des laboratoires « Configurations littéraires » (CL), « Sociétés, acteurs, gouvernements en Europe » (SAGE) et « Approches contemporaines de la création et de la réflexion artistiques » (ACCRA) de l’Université de Strasbourg, ainsi qu’avec l’appui de l’INSPE de Strasbourg et de Stella Incognita, association savante dédiée à la diffusion de la recherche sur la science-fiction.

La conception de ce colloque est partie du principe – et c’était un sentiment manifestement partagé par bon nombre des communicants – que la science-fiction est un registre artistique associé à des images du futur. Elle convoque indéniablement, dans l’imaginaire collectif, des représentations de vaisseaux spatiaux et de robots, c’est-à-dire d’innovations rendues possibles par le progrès technique et envisageables dans un futur plus ou moins proche. Cependant, on constate assez rapidement que ce n’est pas l’assentiment qui prime envers ce futur peut-être tout tracé, mais la méfiance ou du moins la remise en question de la nécessité ou de la légitimité d’une telle progression. Qui décide de l’évolution future de nos sociétés ? Est-ce pour le bien de tous, ou au détriment des plus démunis ou encore de l’environnement ? Au-delà de la dimension critique de la SF, notre contexte historique et culturel se prête bien à un revirement par rapport à la conception linéaire et continue d’un progrès inéluctable : le présentisme, régime d’historicité identifié par François Hartog à partir de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, neutralise le futur au profit d’un présent hypertrophié (2003). Cette nouvelle conception de l’histoire donne lieu à des remises en question par la SF de ce qui jusque-là apparaissait comme son domaine, l’avenir (Langlet, 2020). Le temps n’est pas seulement tiraillé en direction du présent, mais aussi du passé : face à un futur qui a perdu sa consistance et sa valeur, c’est l’histoire qui s’impose et qui met définitivement fin aux espoirs d’un avenir désirable, laissant entendre que le meilleur est derrière nous (Bauman, 2019). Il est apparu clairement que la science-fiction avait son mot à dire sur cette crise du futur, et que celui-ci est d’autant plus pertinent qu’il pousse le registre à contre-courant de l’esthétique qu’on en attend, mais pas sans ouvrir de nouvelles pistes de réflexion.

La conférence inaugurale donnée par Simon Bréan (Université Sorbonne Nouvelle) a visé à illustrer les enjeux portés par l’histoire dans la science-fiction. Non seulement la SF manipule le temps dans les récits et s’en sert pour alimenter ses thématiques (on pense notamment au voyage dans le temps qui permet de modifier le présent ou d’explorer le futur), mais en plus elle tend à écrire voire réécrire son histoire en légitimant ou rejetant des références du passé. Cela implique des jeux intertextuels et autoréférentiels, mais aussi des enjeux éthiques dans les choix opérés pour mettre en avant une certaine histoire du registre plutôt qu’une autre. Cette dimension éthique s’est retrouvée dans le premier panel du colloque, consacré aux rétrotopies et aux utopies régressives, dans lequel Anthony Mangeon (Université de Strasbourg) a étudié des rétrotopies africaines et mis en évidence la part de fantasme et de simplification parfois réactionnaire intervenant dans l’idéalisation d’un passé antécolonial, et Samuel Minne (chercheur indépendant) a remis au goût du jour des récits français imaginant la recréation d’une société à partir de modèles anciens dans un contexte postapocalyptique.

Les panels de la fin de la première journée et du début de la deuxième se sont concentrés sur des enjeux esthétiques. Chloé Huvet (Université de Paris-Saclay) a proposé une communication sur le sound design dans le film A Quiet Place, montrant comment l’apocalypse conduit à une régression jusque dans les techniques employées pour la représenter, et Jules Lasbleiz (Université de Rennes / Université de Lausanne) a pareillement accordé une grande attention à la technique du cinéma en se penchant sur le rajeunissement numérique des acteurs et le discours critique qu’il permet de porter sur l’idéalisation du passé. Les quatre autres communications se sont, elles, attardées sur le « rétrofuturisme », une esthétique mêlant science-fiction et imaginaire du passé. Pablo de Lima (Université de Poitiers) a parlé de l’écrivain britannique Michael Moorcock et de sa façon de mêler récit de science-fiction et objets de la révolution industrielle, tandis qu’Eléonore Quinaux (Université de Liège) s’est plus précisément intéressée à l’architecture rétro dans son dialogue avec l’art moderne dans la bande dessinée Les Cités obscures de Benoît Peeters et François Schuiten. Alexandra Meyer Prichard (Université de Montpellier) a pris pour objet d’étude un imaginaire plus proche de notre époque à travers le film Asteroid City de Wes Anderson, et son intrigue impliquant une invasion d’extraterrestres dans une ville américaine typique des sixties. C’est enfin le jeu vidéo qu’ont exploré Nicolas Sigoillot et Nicolas Mastowski (Université de Lyon) en proposant une méthode d’exploration anthropologique des univers de jeu, plus précisément dans deux œuvres recréant à leur façon un monde d’inspiration victorienne. Chacune de ces communications a mis en valeur le dialogue constant entre un imaginaire science-fictionnel, une époque historique et le présent de la création.

Le deuxième panel de la matinée du deuxième jour a été consacré à des questionnements de nature écologique et sociale, comme il se devait quand on aborde des récits remettant en question le progrès technique. Clément Schneider (Université de Lyon) a commencé par montrer les liens existants entre utopie, agriculture et science-fiction à partir d’une double lecture de la novella Les Essaims de Chloé Chevalier et du moyen-métrage qui en est adapté, qu’il a lui-même réalisé. Hervé Lagoguey (Université de Reims) a montré comment l’écologie et le retour en arrière (ou plutôt, le « retour à la raison ») se manifestait dans l’œuvre d’un romancier français de science-fiction, Jean-Pierre Andrevon, et Luca Tsingos (Université de Nice) en a fait de même pour le contexte culturel américain à partir d’une approche croisée d’auteurs et de photographes américains. Philippe Clermont et Hugo Canihac (Université de Strasbourg) ont clos la matinée en analysant des récits contemporains français relevant du « solarpunk », un sous-genre de la science-fiction qui prend le contre-pied des dystopies en imaginant des avenirs désirables construits autour de l’usage des énergies renouvelables et d’un rapport assaini avec la nature.

Les implications littéraires du retour vers le passé ont pu être explorées dans un panel dédié à l’intertextualité dans des romans et une série de SF, cherchant à remonter à travers les différentes strates commentées par les œuvres du XXe et du XXIe siècles. Jules Piet (Université de Strasbourg) a montré comment le romancier Dan Simmons, en plus de s’inspirer de l’Antiquité pour les thèmes de ses récits, s’appuyait sur la structure des récits anglophones les plus importants du Moyen Âge en un jeu d’allusions à décrypter. Tijana Jovanovic (Université de Belgrade) a adopté une approche similaire pour étudier le cycle Terra Ignota d’Ada Palmer, et ses sources d’inspiration faisant signe vers le Siècle des Lumières, puis Auxence Robert (Université de Strasbourg) a analysé la série super-héroïque DC’s Legends of Tomorrow en recherchant les jeux d’autoréférentialité qui la parcourent et qui alimentent son intrigue, d’un épisode à l’autre.

Les interrogations philosophiques n’étaient pas en reste avec deux panels qui ont directement pris en charge la question de l’humanité et du temps. Dans la session dédiée à la « proto-humanité, humanité et post-humanité », Jodie Lou Bessonnet (Université de Bordeaux) a attiré l’attention sur la présence animale dans les fictions d’apocalypse, et Jérôme Constantin (Université Paris III) a présenté un cas de figure récurrent dans la littérature française contemporaine, la coexistence d’une humanité « civilisée » et d’une humanité « primitive » donnant lieu à une scission et un « choc » entre ces deux stades de l’humanité. Pauline Philipps (Université de Rouen) s’est elle aussi intéressée à une autrice contemporaine, Céline Minard, et à la façon dont elle imagine un retour à une époque avant l’humanité. Il s’est ensuivi un panel consacré aux « uchronies », ces récits construisant un présent alternatif à partir d’une bifurcation dans le passé. Carlos Ferrera (Université de Madrid) a étudié le cas particulier des uchronies espagnoles tandis que Daniela Pomarico (Université de Montpellier) a présenté la nostalgie comme un facteur important dans la conception uchronique. Benjamin Flores (Université de Caen) a présenté la mini-série The plot against America et la façon dont elle réécrit l’histoire des États-Unis en imaginant l’accession à la présidence d’un sympathisant nazi, puis Yamine Alem (Université de Rennes) a analysé Le Maître du haut château de Philip Dick en questionnant les rapports entre réalité et récits contrefactuels.

La matinée du troisième jour a été consacrée à des approches anthropologiques et épistémologiques de la science-fiction. Benjamin Felder (Université de Strasbourg) a commenté trois récits français, russe et américain en montrant comment la pratique anthropologique et la diplomatie entraient en contradiction et en conflit dans des situations d’arbitrage entre des civilisations à la technologie avancée et des civilisations sans technologie. Patrycja Kurjatto-Renard (Université du Littoral-Côte-d’Opale) a étudié l’œuvre d’Ursula Le Guin, et notamment les structures sociales alternatives que l’autrice a réussi à créer. Plus tard, Clément Pélissier (Université de Grenoble) a interprété la trilogie filmique Retour vers le futur selon le prisme de la « machine arrière » et Fabrice Chemla (Université de la Sorbonne) a réuni des récits représentant l’alchimie dans un contexte de science-fiction pour établir un dialogue entre cette pratique ancienne et la science moderne lui correspondant, la chimie.

Un tel colloque devait nécessairement prendre fin avec une réflexion sur le temps et le progrès, en l’occurrence selon une approche majoritairement artistique. Jérémy Marino (Université de Caen) s’est intéressé à des films américains d’exploration spatiale des années 1950 mettant en scène une rencontre entre des astronautes et une civilisation extraterrestre ayant régressé, volontairement ou à la suite d’une apocalypse. Léna Urso (Université de Toulouse) puis Benjamin Criqui (Université de Strasbourg) sont restés dans le genre cinématographique en étudiant respectivement la représentation d’un temps non-linéaire associé à une esthétique de la brume dans des films contemporains (Interstellar et Premier contact), et la mise en scène d’un état prénatal à la faveur d’une régression temporelle. C’est enfin Francisco José Martinez Mesa (Université de Madrid) qui a clos le colloque en montrant comment des fictions contemporaines avaient la faculté de « décoloniser l’avenir », d’ouvrir l’espace des possibles.

Le colloque a en outre été ponctué par deux temps forts ouverts au grand public et hors les murs universitaires. Le premier soir a été projeté au cinéma Cosmos le film Nausicaa de la Vallée du vent, réalisé par le studio Ghibli en 1984 et représentant un monde d’après l’apocalypse et les conflits qui le traversent, entre adoption d’un mode de vie en adéquation avec la nature et tentative de se confronter à l’ordre naturel et de le surpasser par la technique, au risque de reproduire les événements catastrophiques qui ont mené la civilisation à sa perte par le passé. Le deuxième soir a été dédié, à la librairie Quai des Brumes, à la rencontre avec Elio Possoz, auteur des Mains vides (2025), une utopie décroissante imaginant une constellation de communautés aux règles variées mais ayant pour point commun la liberté des individus et la préservation de l’environnement.

Deux des grands axes de recherche de Lethica ont été mobilisés et illustrés à l’occasion de ces trois journées. Il est en effet apparu que l’intérêt porté au passé plutôt qu’au futur relevait d’une véritable révolution morale pour la science-fiction qui s’interroge plus que jamais sur la fatalité du progrès, mais aussi sur la possibilité d’ouvrir des présents ou des futurs différents en repensant voire en réinventant l’histoire. Les communications ont également mis l’accent sur la façon dont la science-fiction tend de plus en plus à faire cas du passé, à le prendre en compte et le questionner, pour prendre soin du présent et du futur. On l’observe d’autant plus dans les corpus étudiés au fil de ce colloque, qui se caractérisent pour la plupart par un fort engagement écologique et/ou une dynamique de création imaginaire de sociétés alternatives qui sont autant de façons de corriger un présent décevant. En effet, la plupart des œuvres et des concepts étudiés laissent entendre que l’espoir est permis et observent l’avenir avec un certain optimisme ; ils nous apportent en tout cas la conviction que l’histoire n’est pas figée au point que l’on ne puisse plus agir pour améliorer le futur.

On aura apprécié, à l’issue de ce colloque, la grande variété des communications et la qualité des échanges, qui se sont prolongés en dehors des temps dédiés aux présentations orales. Non seulement des œuvres de tous les horizons culturels ont-elles été sélectionnées, de l’Amérique à l’Europe en passant par l’Afrique et le Japon, mais en plus ces œuvres ont recouvert un grand nombre d’arts et de genres différents, avec des romans et des films bien sûr, mais aussi des séries, des bandes dessinées, des jeux vidéo et des musiques. Ce fut l’occasion d’apprécier la variété des manifestations de la SF en tant que registre à travers des arts différents, en même temps que son caractère d’unicité et sa cohérence en dépit de ses variations dans le temps et dans les aires culturelles, et enfin la préoccupation partagée de la recherche en science-fiction pour son histoire, sans cesse interrogée et malmenée mais jamais prise pour un acquis.

Benjamin Felder, doctorant (UR1337 - Configurations Littéraires)

 

Bibliographie

  • Zygmunt Bauman, Retrotopia, Paris, Premier parallèle, 2019 [2017].

  • François Hartog, Régimes d’historicité : présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du seuil, 2003.

  • Irène Langlet, Le temps rapaillé : présentisme et science-fiction, Limoges, PULIM, 2020.