Colloque "La littérature, Vanity fair ?" Recension par Aline Lebel

Le colloque, co-organisé par Gaëlle Debeaux, Audrey Giboux, Charline Pluvinet et Anne Teulade, a eu lieu à l’Université de Rennes du 22 au 24 octobre 2025.

« La littérature, Vanity Fair ? », tel était le titre du colloque organisé à Rennes par Gaëlle Debeaux, Audrey Giboux, Charline Pluvinet (Université Rennes 2, CELLAM) et Anne Teulade (Université Paris-Est Créteil, LIS). ). Son objectif était de revenir sur la vieille question des pouvoirs et de la valeur de la littérature, mais en l’envisageant à travers un prisme nouveau : celui du couple apparemment antinomique formé par les notions de « vertu » et de « vanité ». Par son inscription au cœur des débats contemporains sur les fonctions de la littérature et de son enseignement, cette interrogation s’inscrit dans la continuité des travaux du groupe Phi de l’Université de Rennes. Mais elle en illustre également le renouvellement, à l’orientation comparatiste s’ajoutant désormais une ouverture plus nette vers les siècles anciens, dans une perspective transhistorique favorisée par les résonances des termes de « vanité » et de « vertu ». Les participant·es étaient ainsi invité·es à contextualiser ces notions et à les faire dialoguer, selon un mouvement dialectique qu’illustre exemplairement l’histoire du roman de l’écrivain britannique William Thackeray, Vanity Fair, satire des illusions mondaines dont le titre est paradoxalement devenu le nom d’un célèbre magazine de mode. 

Le colloque a soulevé un certain nombre de questionnements situés au cœur des préoccupations de l’ITI Lethica. Ils ont été explorés au gré de diverses interventions, soucieuses, dans une perspective souvent comparatiste, de faire dialoguer les langues, les arts, les époques et les disciplines.

Saisir le couple « vanité » et « vertu » dans sa tension dialectique a en premier lieu nourri une réflexion critique sur la vanité des discours prétendant défendre les vertus de la littérature. Ceux-ci peuvent prendre la forme d’une apologie de son efficacité et de son rôle dans les grandes révolutions morales qui rythment l’histoire des sensibilités. Plusieurs interventions ont ainsi eu à cœur de faire entendre les voix d’écrivains critiques à l’égard de la fonction morale ainsi assignée à la littérature, comme celle de Proust, sur lequel portaient les interventions de Kristen von Hagen et de Yves Landerouin. Mais la vanité peut aussi, à l’inverse, être celle des discours prétendant s’affranchir entièrement de l’injonction éthique, au nom de la vocation politique ou esthétique conférée à l’écriture. C’est ce qu’a montré la présentation à deux voix de Charline Pluvinet et d’Aurélie Adler, qui portait sur le roman Une chic fille (2008), rédigé collectivement par les membres du collectif Inculte. Consacré à l’icône trash Anna Nicole Smith, celui-ci revendique une complète absence de care à l’égard de son sujet « vain », support d’une dénonciation politique et d’une série d’expérimentations littéraires. Cette intervention et les débats qui l’ont suivie ont bien mis en évidence le caractère aujourd’hui incontournable de la question éthique, dans un contexte profondément renouvelé, entre autres, par les approches féministes. Reste à savoir, toutefois, quel sens donner à cette « éthique » de la littérature, dont le colloque a mis au jour les interprétations plurielles. Ainsi Cécile Gauthier a-t-elle exploré, à partir du cas exemplaire de George Sand, les tensions inhérentes à la revendication d’une écriture du care, là où Zoé Schweitzer a plutôt insisté sur les valeurs heuristiques du choc créé par la mise en scène théâtrale de l’ultra-violence.

À l’inverse, plusieurs interventions se sont intéressées aux possibles vertus de genres ou de pratiques littéraires considérées comme vaines. Ce questionnement était au cœur de l’analyse d’Hélène Baty-Delalande sur le roman rose, située dans le sillage de la réflexion de Stanley Cavell sur la comédie de remariage, mais aussi de celle de Clélie Milner sur l’écriture de soi, toujours menacée par le soupçon de narcissisme. Deux constats se dégagent de la mise en dialogue de ces diverses propositions. Le premier est celui du caractère historiquement changeant de la frontière séparant, au sein du champ littéraire, le vain du vertueux. C’est ce qu’a mis en évidence la communication d’Aude Ameille sur l’opéra, genre « noble » par excellence qui se confronte aujourd’hui à la question de son utilité sociale. Le second est celui du lien associant pratiques littéraires dévalorisées et minorités sociales, économiques et culturelles. Plusieurs communications ont ainsi montré que l’accusation de vanité permettait souvent de torpiller l’écriture des femmes, et se sont interrogées sur les stratégies déployées par les autrices pour la contrer. Pour pouvoir écrire, celles-ci doivent souvent prouver l’utilité de leur travail, sans paraître arrogantes aux yeux de leurs homologues masculins : injonction contradictoire dont Anne Debrosse a étudié les effets discursifs et esthétiques dans des textes de l’époque moderne. Face à cet esprit de sérieux, le danger n’est-il pas de renoncer aux plaisirs et aux vertus d’une écriture assumant sa part de futilité et de vanité ? C’est du moins ce qu’a suggéré Yolaine Parisot en partant d’un autre cas exemplaire, celui des littératures postcoloniales. Sa communication en proposait une lecture alternative, attentive à la présence dans les textes de rêves ordinaires et parfois futiles. Leur mise en exergue lui a permis de mettre à distance la vocation éthique presque systématiquement assignée à ces œuvres, au risque selon elle de reconduire l’illusion d’une histoire unique, qui n’envisage l’Afrique qu’au seul prisme de la catastrophe.

La question de la lecture était au cœur de plusieurs communications qui suggéraient de déplacer l’interrogation du texte vers sa réception. Certaines se sont intéressées aux évolutions des discours normatifs sur la lecture, comme l’intervention d’Anne-Laure Metzger, qui portait sur les usages de la figure de « l’âne lecteur » chez Brant et Érasme. D’autres nous invitaient plutôt à situer le questionnement à un niveau méta-discursif et réflexif, interrogeant la possibilité même de distinguer des lectures « vaines » de lectures « vertueuses ». Partant d’une situation d’enseignement — le surgissement, dans un cadre scolaire, d’une interprétation de Madame Bovary perçue comme vaine par l’enseignant — la démonstration de Jérémy Naïm aboutissait ainsi à la reconnaissance de la pluralité des modes de lecture possibles. À l’inverse, Frédérik Detue s’est intéressé au cas exemplaire de la réception d’Orwell et de sa récupération par la droite et l’extrême droite, revendiquant de porter un jugement critique sur ces usages non seulement faux et vains, mais à ses yeux nocifs de l’œuvre littéraire. J’ajouterai que cette mise en examen n’a pas exclusivement concerné des lectures dites « ordinaires ». Des lectures « savantes » en ont également fait l’objet, à l’occasion par exemple de la communication de Tristan Mauffrey. Prenant le terme de vanité dans son acception logique plutôt que morale ou métaphysique, celui-ci s’est en effet interrogé sur la validité de la catégorie critique d’« épopée », forgée à partir du modèle d’Homère et de Virgile, mais que la prise en compte des littératures extra-européennes, et notamment de la littérature chinoise, invite à déconstruire.

Les questions méta-critiques soulevées par le colloque constituent de ce point de vue le dernier élément sur lequel je souhaiterais insister. Réfléchir à la vanité de la littérature oblige en effet à se poser la question des valeurs revendiquées (ou impliquées) par le discours critique, et le colloque a fait apparaître à cet égard une pluralité de conceptions de l’éthique de la recherche, qu’on aimerait continuer à examiner et à mettre en débat. L’objectif du ou de la chercheur·euse doit-il être de nous dessiller le regard, en faisant apparaître la vanité des discours vantant les vertus de la littérature ? C’est la perspective démystifiante que semblait adopter Jean-MarcBaud, dans une communication consacrée à l’émission « La Grande Librairie », mais aussi, quoiqu’à partir d’une méthodologie différente, celle de Benjamin Roux, qui proposait une lecture « éprouvée en habitant et en chercheur » de Boulevard de Yougoslavie, livre collectif écrit après une résidence d’artiste dans le quartier populaire de La Blosne, à Rennes. En même temps, la table ronde organisée par les doctorant·es de l’Université de Rennes nous a rappelé qu’engager une recherche en littérature suppose toujours une forme de croyance dans le pouvoir des livres et de leur enseignement. Ma communication s’efforçait de prendre en charge cette tension : après avoir critiqué les discours valorisant les effets éthiques de l’empathie littéraire, elle mettait en avant la possibilité de repenser différemment les usages littéraires de l’émotion, et leurs possibles vertus. À l’occasion d’un entretien consacré à son récent livre sur la ville de Detroit, Raphaëlle Guidée a quant à elle insisté sur la nécessité de ne pas s’en tenir à la déconstruction des discours apocalyptiques délétères, mais de rendre visibles les récits qui nous aident à affronter le pire, afin de faire de la critique une force de proposition, et pas seulement de démystification. Reste à savoir néanmoins quelles vertus propres la démarche herméneutique reconnaît aux textes littéraires, au sein du vaste ensemble de récits qu’elle peut valoriser. Les deux interventions de Judith Sarfati Lanter et d’Ariane Bayle se ressaisissaient de cette question, quoiqu’à partir d’un point de départ très différent : les rapports entre droit, écologie et littérature pour Judith Sarfati Lanter, qui a proposé une analyse du roman Le Ministère du futur, de Kim Stanley Robinson ; et les textes des médecins de l’époque moderne, dans le cas d’Ariane Bayle. Davantage que sur la capacité des œuvres à transmettre un savoir (médical, scientifique ou politique), l’une et l’autre ont en effet attiré l’attention sur les vertus de leur littérarité. En retour, leurs communications mettaient en évidence la valeur de ce savoir technique qui est celui des études littéraires (savoir des formes), et qui n’est peut-être pas aussi vain qu’il y paraît, face à la crise actuelle.