Depuis quelques années, les termes d’ « éco-anxiété », de « solastalgie » et de « catastrophisme » se sont popularisés et occupent une place de plus centrale dans les discours médiatiques et politiques sur les catastrophes environnementales. Cette omniprésence d’un vocabulaire de l’émotion reflète une idée aujourd’hui assez communément partagée, et qui s’origine dans la réflexion de plusieurs figures majeures des humanités environnementales, à commencer par Bruno Latour : la crise actuelle serait moins liée à un déficit d’informations qu’à un manque d’affects et de percepts expliquant notre incapacité à faire cas et à prendre soin du monde qui nous entoure. Un tel diagnostic n’est toutefois pas sans soulever un certain nombre de questions et de débats. Ceux-ci portent sur les formes et les causes historiques et politiques de cette insensibilisation aux ravages en cours, mais aussi sur les remèdes qui peuvent lui être apportés. De quels affects, positifs ou négatifs, avons-nous besoin ? Et comment les susciter ? Quels rôles la littérature et les arts notamment peuvent-ils jouer pour résoudre cette « crise de la sensibilité » (Morizot et Zhong Mengual, Esthétique de la rencontre, 2018) ?
L’enjeu du cycle de conférences « Sensibilités et insensibilités écologiques », organisé dans le cadre de mon projet de recherches postdoctorales à l’ITI LETHICA, était de déplier certaines de ces questions, en organisant un dialogue interdisciplinaire entre sciences naturelles, sciences sociales et humaines et littérature. Celui-ci s’est décliné en trois séances, qui ont été l’occasion de faire intervenir des chercheur·euses et des artistes aussi bien strasbourgeois·es qu’extérieur·es à l’Unistra.
La première séance, organisée le 2 février, a pris la forme d’une conférence de prestige assurée par le philosophe Patrice Maniglier, de l’Université Paris Nanterre, sous le titre « Citoyenneté terrestre : un nouveau cosmopolitisme contre l’insensibilité ». Spécialiste entre autres de l’œuvre de Bruno Latour, le philosophe est revenu dans un premier temps sur les outils philosophiques à notre disposition pour lutter contre l’insensibilité écologique. Dans cette perspective, il a notamment insisté sur la nécessité de défendre une nouvelle forme de « cosmopolitisme », apte à répondre aux défis de l’Anthropocène, et dont les fondements sont d’ordre affectif. À l’heure où des décisions prises à New York ou à Bruxelles affectent la vie d’habitant·es du delta du Gange ou des atolls du Pacifique, lutter contre les ravages en cours exige en effet de se sentir sujet de la terre, c’est-à-dire de se reconnaître une agentivité et une responsabilité éthique et politique d’ordre planétaire. Reste à savoir, néanmoins, de quels moyens les acteur·ices écologiques disposent pour permettre l’éclosion de ce nouveau sentiment de soi, levier d’une potentielle révolution morale. Patrice Maniglier semble conférer un rôle central à la littérature et aux arts, lorsqu’il pointe du doigt la nécessité de créer de nouveaux « dispositifs de perception » (Maniglier, Le philosophe, la Terre et le Virus. Bruno Latour expliqué par l’actualité, 2021, 153), pour rendre imaginables et sensibles les effets de nos actions sur les autres-que-nous, à distance sur un plan culturel, géographique ou même ontologique. La seconde partie de la séance visait donc à approfondir cette hypothèse, par un dialogue entre littérature et philosophie qui s’est appuyé sur l’analyse rapprochée d’extraits des œuvres de l’auteur indien Amitav Ghosh et de l’auteur américain Kim Stanley Robinson. Celle-ci a, d’une part, mis en évidence la puissance des fictions littéraires et artistiques, qui sont non seulement aptes à figurer le désastre en cours en donnant voix à ceux et celles qui en sont victimes, humains ou non humains, mais ne cessent de questionner les implications de ce nouveau cosmopolitisme, et apparaissent de ce point de vue comme de formidables laboratoires pour la réflexion politique. Le dialogue entre littérature philosophe a, d’autre part, fait apparaître les risques éthiques et politiques inhérents à ce processus de figuration et de représentation. À ce titre, la question est sans doute moins de savoir ce que peuvent la littérature et les arts face aux ravages de l’Anthropocène, que de déterminer de quelle sorte de fiction nous avons besoin pour devenir « citoyen·nes de la Terre ».
Cette réflexion sur le rôle de la littérature et des arts face à la « crise de la sensibilité » a pu être prolongée le 30 avril, à l’occasion d’une rencontre organisée avec l’artiste et historienne de l’art Mathilde Ramadier. Cette deuxième séance du cycle de rencontres a pris la forme d’un échange structuré en deux temps. Tout d’abord, la discussion a porté sur le récent essai que Mathilde Ramadier a publié aux éditions du Seuil, sous le titre Renouer avec la Terre : Plaidoyer pour un nouveau sublime (2025). L’idée était d’approfondir, dans le sillage de la précédente séance mais en partant d’une émotion plus spécifique, le sublime, la réflexion sur ce que peuvent la littérature et les arts face à la crise de la sensibilité. Elle nous a conduit à mettre l’accent sur les effets pragmatiques des œuvres d’art, c’est-à-dire sur les émotions qu’elles produisent et sur leurs effets éthiques et politiques, ainsi que sur leur capacité à les théoriser. De ce point de vue, le sentiment du « sublime » apparaît comme un cas d’étude particulièrement intéressant, du fait de l’ambiguïté de sa valence et de sa valeur. À la fois positif et négatif, il peut aussi bien produire un sentiment de sidération susceptible de se retourner en une volonté de conquête et de maîtrise, que conduire à l’apprentissage d’un rapport plus mesuré et plus humble au monde qui nous entoure. La discussion a porté sur cette tension, point de départ d’une possible réécriture de l’histoire de l’art occidental, avant de questionner dans un second temps l’articulation entre théorie et pratique, recherche et création. Car Mathilde Ramadier est aussi scénariste de plusieurs bandes dessinées, qui pour certaines prolongent la réflexion engagée dans ses essais, et invitent à envisager la question des émotions écologiques non plus seulement du point de vue de la spectatrice mais de la créatrice.
La dernière séance du cycle de rencontres, organisée le 5 mai, a permis d’aborder cette question de la sensibilité et de l’insensibilité écologique à partir du point de vue de l’histoire de la médecine et des sciences du vivant, en donnant la parole à Marion Thomas, chercheuse à l’Université de Strasbourg au sein du laboratoire SAGE, et fellow USIAS. La séance s’est ouverte par une conférence intitulée « Conflits émotionnels en science : expérimenter sur des chimpanzés à l’Institut Pasteur dans la première moitié du XXe siècle », qui a été l’occasion d’aborder le problème de l’insensibilité morale et affective à partir du cas exemplaire de l’insensibilité à la souffrance animale, tel qu’elle se manifeste dans le cadre des expérimentations scientifiques réalisées à des fins médicales. Marion Thomas s’est penchée, pour en analyser les formes et les modes d’expression, sur les trajectoires de plusieurs scientifiques du début du XXe siècle siècle (notamment Jean Troisier et Ilya Metchnikov), ainsi que sur la réception médiatique contemporaine de leurs travaux, dans la presse populaire. Son exposé a nourri, dans la seconde partie de la séance, une discussion qui a porté sur la valeur ambiguë des émotions morales suscitées par ces représentations d’un rapport à l’animal mêlant inextricablement Care et violence : compassion pour les « victimes », horreur et fascination pour leurs « bourreaux ». Leur analyse, qui s’est notamment appuyée sur la lecture rapprochée d’extraits des œuvres de H. G. Wells, Vercors et Olivia Rosenthal, met en évidence le pouvoir ambivalent de la littérature. Si l’on peut créditer cette dernière d’avoir joué un rôle important dans la révolution morale qui a conduit à une évolution de la législation dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe siècle (avec, notamment, l’interdiction de l’usage des grands singes à des fins médicales), le sentiment de compassion est aussi susceptible de brouiller la complexité des dilemmes éthiques engagés par l’expérimentation animale : dilemmes qui posent la question de la hiérarchie entre vies humaines et non humaines et celle du coût d’une éthique désanthropocentrée. Au-delà de la littérature et des arts, cette question des affects et de la compassion engage un questionnement sur l’éthique de la recherche, pour le ou la chercheur·euse confronté·e à la question de la valeur de l’émotion et de la légitimité du jugement moral.