Colloque "Faut-il désespérer de la fiction ? Aux frontières de l’empathie : perspectives esthétiques, éthiques et écologiques" Recension par Aline Lebel

Le colloque organisé par Aline Lebel a eu lieu à Strasbourg les 9 et 10 juin 2026. 

Faut-il désespérer de la fiction ? Volontairement polémique, la question soumise aux intervenant·es de ce colloque invitait à articuler deux perspectives distinctes. Tout d’abord, il s’agissait de questionner certains des a priori du « tournant éthique », en engageant une réflexion critique sur les limites de l’empathie. Mot clef des théories éthiques contemporaines, celle-ci constitue en effet le fondement de nombre des récentes apologies de la littérature, créditée d’une capacité singulière à élargir le cercle de l’imagination morale, voire à « réparer » le monde (Gefen, 2017), en favorisant le développement de comportements pro-sociaux. Or ce présupposé se heurte à deux objections possibles, que ce colloque proposait d’examiner : non seulement l’empathie suscitée par les textes peut-être nocive, lorsqu’elle conduit à nier l’altérité ou génère des états d’épuisement compassionnels, mais on peut douter de son efficacité, puisqu’il apparaît que l’émotion suscitée par la lecture d’une fiction est d’autant plus grande qu’elle est non contraignante (Lavocat, 2016 et Jouve, 2019). 

Doit-on pour autant renoncer à faire un usage éthique des textes ? Le soupçon d’inefficacité qui pèse sur l’expérience littéraire vise plus spécifiquement les émotions de la fiction, puisque la « feintise ludique partagée » (Schaeffer, 1999) sur laquelle elles reposent renforce la disjonction entre l’affect et ses effets, entre l’émotion et l’action. En engageant un questionnement sur les pouvoirs de la fiction, le second objectif de ce colloque était donc d’inverser la perspective, pour faire le pari d’un possible retournement de la faiblesse en force, du vice en vertu. En effet, c’est peut-être parce que rien ne peut garantir l’efficacité pragmatique de la fiction que celle-ci est susceptible d’offrir à l’auteur·ice comme à la lecteur·ice un espace privilégié pour explorer d’autres usages de l’empathie, à distance de la visée compassionnelle à laquelle ils sont parfois réduits. Telle était du moins l’hypothèse soumise aux participant·es.

Pour la discuter, l’ouvrage que Dominique Rabaté a consacré en 2024 aux Limites de l’empathie s’imposait comme un point de départ obligé, et la conférence qu’il a présentée en ouverture du colloque a permis de revenir sur quelques-uns de ses principaux apports théoriques. Critiquant ce que peuvent avoir de réductrices certaines valorisations actuelles d’un mode de lecture empathique, le chercheur s’est efforcé de complexifier la description et l’analyse des mécanismes identificatoires à l’œuvre dans toute expérience d’écriture comme de lecture. Il a montré que ce n’est pas seulement au personnage, figure clé des théories de la lecture actuelles, que l’on peut s’identifier, mais à d’autres instances de l’expérience littéraire : le narrateur, une ambiance, ou même le tout du livre… Il s’est ensuite interrogé sur le seuil à partir duquel l’empathie devenait impossible ou insoutenable, le processus d’identification supposant toujours un mouvement de désidentification qui n’est pas sans risques pour le sujet. Cette insistance sur la vertu des limites assignées à l’empathie apparaît comme indissociable de la valorisation de ce qu’on pourrait décrire comme des « fictions limites », qui mettent à l’épreuve le processus d’identification, que ce soit en le pluralisant (chez une autrice comme Olivia Rosenthal) ou en en éprouvant les frontières cognitives et éthiques (par exemple dans To the Lighthouse de Virginia Woolf ou dans L’Adversaire d’Emmanuel Carrère).

En se réappropriant cette réflexion théorique au prisme d’un questionnement sur les pouvoirs de la fiction, les deux journées du colloque ont permis de l’approfondir à double titre. D’une part, en mettant en débat certaines des hypothèses qui la sous-tendent : ainsi la table ronde organisée par Anne-Claire Marpeau a-t-elle été l’occasion, en faisant dialoguer des médecins, des écrivaines et des universitaires autour de la question du rôle de l’empathie dans la relation de soin, de revenir sur la possibilité (critiquée par Dominique Rabaté, mais défendue par les participant·es) de décrire l’empathie comme une « compétence » qu’accroîtrait la littérature. D’autre part, les diverses interventions ont permis de décliner et d’étudier différents « cas limites » mobilisés par la littérature pour mettre à l’épreuve les frontières de notre imagination morale. 

La première limite est d’ordre culturel et social : elle met en jeu la capacité du/de la lecteur·ice à s’émouvoir de la souffrance d’autres que lui/elle. Dans cette perspective, plusieurs intervenant·es ont insisté sur le rôle historiquement joué par la littérature (ou par une certaine littérature) dans la redéfinition et l’élargissement des contours du « partage du sensible » (Rancière, 2000). C’est le cas par exemple d’Apolline Pernet, dont la communication portait sur l’œuvre de l’autrice britannique George Eliot, là où d’autres communications se sont plutôt attachées à théoriser les conditions d’activation de ce pouvoir éthique de la littérature. C’est la perspective dans laquelle s’inscrivait notamment la communication de Bertrand Marquer, qui portait sur l’œuvre emblématique d’une autre romancière du XIXe siècle : Claire de Duras, célèbre pour avoir été l’une des premières à mettre en scène une héroïne noire, dans son roman Ourika. Proposant une analyse rapprochée du texte ainsi que de l’histoire de sa réception critique, le chercheur a défendu l’idée que l’empathie ne dépendait pas seulement d’éléments textuels, mais de la mobilisation de connaissances extratextuelles, en particulier sur l’histoire de l’esclavage. Cette hypothèse engage un questionnement plus large, d’ordre à la fois éthique et épistémologique, sur les enjeux de l’interculturalité et de la circulation des textes. Dans cette perspective, certaines communications se sont attachées à questionner les enjeux éthiques de la représentation de la « souffrance à distance » (Boltanski, 1993), dans un contexte de mondialisation de la scène de réception de la littérature. Ces questions étaient au cœur de l’intervention d’Emmanuel Béhague, consacrée à l’œuvre du dramaturge suisse Milo Rau, ainsi que de celle de Vittoria Dell’Aira, qui portait sur la romancière Beata Umubyeyi Mairesse, survivante du génocide des Tutsi. D’autres interventions se sont plus intéressées à la circulation des conceptions et des mots de l’empathie, comme celle d’Evelyne Lesigne-Audoly, qui portait sur le « mono no aware » japonais, terme aujourd’hui traduit par « empathie ».

Le deuxième cas limite envisagé pendant ces deux journées était le point de vue non humain, qui met en jeu une frontière d’ordre ontologique plutôt que culturelle ou sociale. Avec une demi-journée centrée sur le rapport à l’animal, les enjeux éco-éthiques ont ainsi occupé une place particulièrement matricielle dans la réflexion collective. Consacrée aux « fictions primates », la conférence plénière d’Anthony Mangeon a permis d’envisager une première figure exemplaire : celle, presque humaine, du grand singe. Lui répondait, sous forme de miroir inversé, la communication de Ninon Chavoz, qui portait sur deux fictions francophones contemporaines mettant en scène le point de vue d’un plancton, qui trouble l’identification non par un excès de proximité avec l’humain, mais parce qu’il incarne au contraire une altérité maximale. Les communications ont permis de questionner les enjeux éthiques induits par la mise en scène de ces perspectives radicalement « autres », que les fictions mettent en scène une forme de cruauté et d’absence d’empathie envers l’animal, comme c’est le cas de certains textes de Colette étudiés par Yashuiro Ito, ou qu’elles explorent les points aveugles et les contradictions de l’empathie interspécifique, comme le proposent les romans de Coetzee ou de Barbara Kingsolver, analysés respectivement par Chloé Bour-Lang et Victoria Klein. Véritable laboratoire des cas de conscience, la littérature explore alors les enjeux d’une morale « non intersectionnelle » (pour reprendre le titre de la communication de Ninon Chavoz) obligeant à hiérarchiser entre les vies humaines et les vies non humaines, voire entre les différentes formes de vie animales. 

Le dernière « limite » de l’empathie que ce colloque invitait à examiner est d’ordre éthique plutôt que culturel ou ontologique, et l’analyse de deux figures types bien distinctes a permis de la mettre en évidence. La première est celle du personnage désempathique, voire du monstre moral, qu’abordaient notamment les communications de Françoise Willmann et de Raphaël Auzanne, respectivement consacrées aux textes de l’écrivain autrichien Clemens J. Setz et de l’écrivain français d’Alain Giraudie. Au-delà de ces œuvres singulières, toutes deux interrogeaient plus largement la possibilité même d’éprouver de l’empathie pour quelqu’un qui n’en ressent aucune, et les effets éthiques d’une telle expérience morale. Elles faisaient ainsi resurgir une question ancienne, dont la vive polémique suscitée en 2006 par la publication des Bienveillantes de Jonathan Littell, puis par la vogue des « fictions du bourreau » (Lacoste, 2014), avait fait un enjeu central, et qui se trouvait au cœur de ce colloque : celle de la capacité (contestée) de la fiction à constituer un espace d’expériences morales protégées. Le second cas limite qui a intéressé les intervenant·es, et qui permet lui aussi de mettre à l’épreuve les frontières éthiques de l’empathie, est celui de la victime inexemplaire, incapable d’émouvoir, située au centre de romans comme The Bluest Eye de Toni Morrison ou Tsili d’Aharon Appelfeld, étudiés par Ombline Damy. La question que soulève leur lecture, peut-être encore plus moralement ambiguë, est celle de savoir ce qu’apportent des œuvres qui questionnent, voire déconstruisent les critères sociaux et culturels de l’empathie, au risque de renforcer les sentiments de dégoût et d’abjection suscitées par des figures inaptes à la provoquer.

L’usage de ces divers cas limites est donc l’une des sources de la fécondité éthique des œuvres de fiction étudiées pendant ce colloque. Mais comment définir cette « altérité » qu’elles représentent, pour mettre à l’épreuve les frontières de l’imagination morale ? Le dernier apport des communications présentées pendant ces deux journées réside peut-être dans la façon dont elles nous ont aussi invité·es à en complexifier la définition, à distance de certaines des hypothèses formulées, entre autres, par la neurobiologiste Samah Karaki (2024), qui fait de la proximité culturelle et sociale le principal critère de l’empathie. Les interventions de Barbara Servant et de Sasha Richman en particulier se sont ainsi intéressées à la représentation du couple dans des fictions cinématographiques et littéraires contemporaines, et ont montré comment l’espace de l’intime était devenu l’un des terrains privilégiés pour explorer les enjeux éthiques de l’intersubjectivité. La possibilité ou l’impossibilité de comprendre l’autre est au cœur de ces fictions, dont Sophia Niehaus a bien montré qu’elles soulevaient, dans un contexte post MeToo, des questions non seulement cognitives mais aussi éthiques et politiques.

 

  • Luc Bolstanski, La Souffrance à distance : morale humanitaire, médias et politique, Paris, Métailié, 1993.
  • Alexandre Gefen, Réparer le monde : la littérature française face au XXIe siècle, Paris, Corti, 2017.
  • Vincent Jouve, Pouvoirs de la fiction : pourquoi aime-t-on les histoires, Malakoff, Armand Colin, 2019
  • Samah Karaki, L’Empathie est politique : comment les normes sociales façonnent la biologie des sentiments, Paris, JC Lattès, 2024.
  • Charlotte Lacoste, Séductions du bourreau : négation des victimes, Paris, PUF, 2010.
  • Françoise Lavocat, Fait et fiction : pour une frontière, Paris, Seuil, 2016
  • Dominique Rabaté, Limites de l’empathie, Paris, Corti, 2025.
  • Jacques Rancière, Le Partage du sensible : esthétique et politique, Paris, La Fabrique, 2000.